L’Enfant dans le miroir

Nelly Arcan, L’Enfant dans le miroir, illustrations de Pascale Bourguignon, Montréal, Marchand de feuilles, coll. « Bonzaï », 2007. Le texte ci-dessous est une reprise des extraits ayant servis au très bel ouvrage paru aux éditions Marchand de feuilles. Texte intégral dans Burqa de chair.

Quand j’étais petite je me regardais souvent dans les miroirs

mais étant trop petite je ne me voyais pas tout de suite, je m’apparaissais peu à peu, seulement la tête parce que le reste du corps était inaccessible aux miroirs conçus pour les adultes.

Des miroirs tout en hauteur, comme des ballons lâchés de la main qui se frappent le nez aux plafonds, des miroirs comme des tableaux changeants où se projettent des angles différents des murs selon qu’on se tienne à tel ou tel endroit de la pièce, des miroirs devant lesquels on doit tout petit sauter pour s’attraper au vol.

Étant petite je croyais les miroirs dangereux comme des fioles de pilules déclarées hors de la portée des enfants dans les modes d’emploi,

il faut dire que de nos jours les enfants sont si bien protégés dans les modes d’emploi qu’il suffit aux adultes de les lire pour se sentir eux-mêmes protégés des bris d’enfants, ils en perdent leur vigilance, ils placent le danger toujours plus haut dans les armoires et parfois si haut qu’ils doivent se mettre sur le bout des pieds pour le toucher ;

très vite les parents n’en ont plus que pour ce qui se trouve en hauteur et souvent ils deviennent mystiques ils se détachent du monde terrestre, parfois ils retrouvent la foi.

Tous les modes d’emploi sous-entendent que les enfants cherchent instinctivement à se tuer en avalant tout ce qui leur tombe sous la main.

Il paraît qu’au début de la vie la mort passe par la bouche,

il paraît qu’au début de la vie personne n’est sûr de vouloir vivre.

Ma mère ne m’a frappée qu’une seule fois, c’était une gifle au visage.

La cause de cet élan reste encore aujourd’hui inconnue,

ma mère était une femme d’action, par exemple elle ne discutait pas avec ses sœurs pendant le temps des fêtes, à la place elle buvait.

Souvent elle se déplaçait dans la pièce où l’on se trouvait pour disparaître de la vue de mon père et se repositionner hors de la portée de sa voix : à vingt ans, tous ses cheveux étaient blancs.

Pour recevoir cet élan au visage j’ai dû l’insulter d’un mot ; il faut dire qu’à la maison on avait tous l’insulte facile.

Quand j’étais petite mon père m’appelait poupée mais les mots qu’il employait pour s’adresser à ma mère désignaient plutôt des êtres animés comme des animaux, mon père traitait ma mère de noms.

Quand j’étais petite ma mère m’a giflée une seule fois mais elle m’a aussi appris à me nettoyer le visage vers le haut, elle en faisait la démonstration devant moi en exécutant le geste sur son propre visage : elle pressait ses joues vers le haut avec ses mains en partant du menton pour remonter vers ses tempes, vers les miroirs où je ne me voyais pas encore.

Pour me convaincre de ne pas le nettoyer vers le bas elle allait chercher l’image du bulldog ; selon elle les joues des femmes pouvaient pendre comme celles des chiens, selon elle la laideur pouvait mordre et japper. Souvent mon père disait de ma mère qu’elle était une chienne.

Quand j’étais petite j’ai fini par grandir

j’en suis arrivée au point fatal où je pouvais voir mon visage dans les miroirs, du moins à partir du menton ; depuis ce jour-là je n’ai plus pu m’échapper, je me suis tombée dessus à chaque tournant.

C’est à quinze ans qu’est survenu un problème majeur, c’était un problème de poids.

Aujourd’hui je le porte encore, c’est toujours un problème lourd. Si aujourd’hui personne n’échappe aux problèmes de poids c’est que le corps est devenu une porte sur l’éternité, le corps garantit aux hommes que tant et aussi longtemps qu’il fonctionnera, ils seront bien assis dans la vie, que tant et aussi longtemps que le corps tiendra, ils n’auront pas de pied dans la tombe.

Il faut dire qu’en devenant athée l’humanité a voulu perdre du poids pour se conserver plus longtemps dans la même forme.

L’humanité a voulu perdre du poids pour rester stable, pour rester jeune malgré ses millions d’années, demeurer immobile pour mourir dans une silhouette parfaite. En devenant athée l’humanité a voulu toucher le ciel par une voie terrestre, par les lois de la physique, elle a voulu remonter le temps.

Quand j’ai eu quinze ans j’ai voulu en avoir dix, pour moi dix ans était l’âge de la perfection de la peau et de la jeunesse non entamée, pour moi c’était l’âge d’avant la crevaison de la puberté.

Ma mère est passée à côté de mon anorexie sans doute à cause de sa propre capacité à disparaître mais mon père, qui cherchait sur moi d’un œil avide les formes d’une féminité qu’avec les années ma mère perdait les unes après les autres en devenant une boule, un œuf qui bave, une patate qui s’opposait à ses érections, s’est tout de suite inquiété de ma puberté qui tardait à éclore.

Sur le plan de mon développement il avait un œil de lynx, il notait tout.

Un jour il a vu que j’étais passée sous le bistouri comme on dit pour évoquer la charcuterie des canons de beauté, il a vu que j’avais un nouveau nez ; il a tout de suite vu que mon nez retroussé au point de toujours montrer ses trous quand on le voyait de face était devenu droit et régulier.

Souvent mon père disait de ma mère qu’elle était une truie.

Toutes les semaines pendant des années mon père m’a fait la pesée, il inscrivait sur un papier le poids de mon corps qui rentrait en lui-même, qui poussait en poupées russes vers la plus petite, qui montrait par la négative l’explosion des rondeurs saines et fermes des quatorze et quinze ans.

Sans doute avait-il peur que je devienne une flétrissure, une rabougrie une absence de règles une vieille petite file une rature de femme une prématurée suspendue dans le temps

Pour le déjouer je m’habillais avec des vêtements amples, des t-shirts extra-larges, des pantalons ballons,

je rembourrais mes soutiens-gorge de papiers mouchoirs et je remplissais mes poches de roches cueillies dans l’allée où mes parents stationnaient leurs voitures, une rouge pour mon père et une verte pour ma mère.

Un jour mon père s’est trouvé une maîtresse en âge d’être sa fille, une femme sans enfant à l’abri de la fécondation.

Elle était sans doute sous pilule contraceptive. Je dis ça par supposition, par généralisation, je n’ai jamais été certaine de quoi que ce soit du côté des maîtresses de mon père sinon qu’il les baisait.

Pour moi c’était déjà trop, j’aurais aimé savoir autre chose d’elles, savoir par exemple le métier qu’elles exerçaient.

Quand mon père s’est désintéressé de mon poids en raison du détournement de sa libido sur sa maîtresse j’ai peu à peu recommencé à manger mais jamais à ma faim,

depuis ce temps de l’anorexie je me suis toujours méfiée de mon appétit beaucoup plus grand que le poids santé contenu dans mon programme génétique, ma voracité n’a jamais eu rien à voir avec ma faim, ma voracité a toujours été celle des enfants qui cherchent à se tuer en avalant tout ce qui leur tombe sous la main à force d’avoir faim j’y ai sans doute pris goût.

Aujourd’hui j’ai vingt ans et je suis devenue esthéticienne, je suis aussi la maîtresse d’un homme. Je connais bien les modes d’emploi des cosmétiques, avec ces produits on ne peut pas se tuer peu importe la quantité, je m’en suis souvent informée pour le rapporter aux clientes qui ont des enfants.

Aujourd’hui ma vie consiste à coucher avec un homme, elle consiste aussi à nettoyer la peau, à enlever la boue et la merde du visage des femmes.

Un jour mon père a dit de ma mère qu’elle était une soue.