L’aliénation de la femme

L’œuvre de Nelly Arcan est traversée par le sentiment d’une immense injustice envers les femmes. Cette injustice a quatre dimensions flagrantes, que nous explorerons plus avant dans ce texte.

  1. La réduction de la femme à sa dimension physique. Arcan dénonce par exemple l’asymétrie fondamentale qui existe dans nos sociétés dans les critères de jugement des hommes et des femmes : la femme est jugée par sa beauté et sa jeunesse, alors que l’homme l’est par sa carrière, sa personnalité, son statut social.
  2. La sexualisation du corps de la femme véhiculée par les médias. La femme, réduite à sa dimension sexuelle, y est représentée comme une créature devant susciter le désir des hommes.
  3. La mainmise qu’ont les hommes sur le corps des femmes. 1 « [C]’est troublant de constater à quel point les hommes peuvent facilement acheter les femmes. Les femmes, elles, n’achètent pas les hommes, et je trouvais que c’était une flagrante injustice ! »
  4. La position de passivité toujours associée aux femmes : le mâle conquiert la femelle, celle-ci est conquise.

Les rapports de force que dénonce Nelly Arcan imposent la vision d’une femme qui se doit d’être belle, de susciter le désir et de se conformer à celui-ci.

1 Lire à ce sujet Françoise Héritier, Masculin/féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

1- La réduction de la femme à sa dimension physique

L’asymétrie que dénonce Nelly Arcan dans son œuvre est assez évidente, elle concerne principalement les différents critères de jugement que notre société met en place et utilise pour qualifier les hommes et les femmes : alors que l’homme est jugé sur son intellect, sa carrière et son statut social, la femme l’est, le plus souvent, sur sa beauté et sa jeunesse.

Cette asymétrie dans les jugements de valeur réduit la femme à l’image qu’elle renvoie, à son corps, et se matérialise de fait dans la division des rôles sociaux : rôles de pouvoir pour les hommes, rôle de représentation pour les femmes. C’est ce qu’on appelle l’objectivation de la femme, soit la réduction de ses potentialités et de sa valeur intrinsèque à sa seule apparence.

« La femme possède une valeur intrinsèque par sa beauté et sa jeunesse. Toute la société nous ancre ce message-là. Je conteste cette dictature, tout en acceptant de jouer son jeu. Partir en guerre n’est pas mon rôle. Le mien consiste à devenir miroir. 2 »

À l’adolescence, Arcan réalise que, pour « les hommes, une femme laide n’a aucune valeur, à moins qu’il ne s’agisse de leur mère ». « Quand je suis redevenue pas pire, à l’âge adulte, mon seul but a été d’attiser le désir, » admet-elle.

« Le sentiment d’une immense injustice entre les hommes et les femmes, du fait que les femmes, a priori, leur valeur se définit par rapport à leur jeunesse et à leur beauté. Mais j’ai l’impression que c’est beaucoup de travail d’être une femme. Beaucoup de travail sur le corps. Et je trouve ça un peu révoltant d’être un corps. Parce que c’est un peu le constat qu’on peut avoir sur la manière, par exemple, dont les hommes vont amener les femmes dans leurs films, dans leurs discours et c’est toujours, un peu comme le dit Virginie Despentes, ils vont toujours représenter les femmes qu’ils veulent baiser. Comme si les hommes n’existaient pas, comme si les hommes n’avaient pas de poids dans leur imaginaire. Et c’est comme si les femmes, malgré elles, ont pris le relais pour incarner cette femme baisable là. Et ça, ça faisait partie de mes obsessions, et ça reste encore présent aujourd’hui. Mais ça me dérange moins qu’avant. 3 »

« C’est en parlant de tout et de rien que Julie avait, pour la première fois, remarqué la beauté de Charles, bien qu’elle l’eût souvent eue sous les yeux. La beauté des hommes, avait-elle souvent noté, ne frappait pas de front, elle se découvrait petit à petit, avec le temps, comme une âme, un tempérament. Elle était d’un autre genre que celle des femmes, ne relevant pas d’artifices ou d’une étude poussée de sa surface immédiate, mais de la simple chair telle que créée par un père et une mère, en profondeur ; elle pouvait être soignée, mais n’était pas le résultat de ces soins, elle n’avait rien à voir avec celle des femmes, agressive, sautant aux visages, par applications successives de couches sur la peau qui forçait l’attention, comme une alarme d’incendie. Cette beauté qui existait sans mesures spéciales était durable, elle ne vieillissait pas mal comme celle des femmes. C’était cette différence d’éclairage jeté sur les deux sexes, observait Julie, qui était la pire injustice, parce qu’elle rendait infiniment plus brutale, et plus embarrassée, la marche à suivre des femmes qui vivaient sous un jet continu de lumière comme un interrogatoire, une perquisition, un examen qui les recouvrait, de la tête aux pieds, d’un cul immense, qui faisait d’elles des chattes intégrales. 4 »

2 Le Devoir, 28 août 2004.

3 Transcription d’une entrevue de Patrick Poivre d’Arvor avec Nelly Arcan, La Presse, 25 septembre 2009.

4 Nelly Arcan, À ciel ouvert, Paris, Seuil, « Points », 2010 [2007 pour la première édition], p. 142.

1.1 La jeunesse

La femme se doit d’être jeune surtout, car la jeunesse est le premier attribut de la beauté dans nos sociétés. On remarque à cet égard une véritable obsession pour la jeunesse dans les textes de Nelly Arcan, et ce, même dans les premiers romans, alors que l’auteure est encore dans sa jeune vingtaine.

« Pendant le temps de mon initiation, j’ai eu du mal à me regarder dans le miroir parce que mon image me choquait, par rapport à Jasmine, j’avais un âge avancé, j’avais l’âge des ridicules et des premiers cheveux blancs. J’ai bien failli te quitter, mais on était au début de l’hiver, le temps des fêtes arrivait et devant la perspective de franchir le cap de l’année de ma mort, il ne servait plus à rien de bouger. 5 »

« Depuis quelques semaines je ne me regarde plus dans le miroir, je me demande si j’ai vieilli. 6 »

Nelly Arcan dénonce cette logique darwinienne toujours à l’œuvre malgré les luttes féministes. Entre hommes et femmes, explique-t-elle, c’est la loi de la jungle : les hommes les plus forts (puissants) s’arrogent l’accès aux plus jolies femmes, alors que ces dernières luttent entre elles pour leur plaire.

« Mais peu importe qui ils sont, car il y aura toujours entre eux et moi cet écart qui saute aux yeux et qu’ils ne voient pas, quelque chose qui cloche et qui n’est pas entendu, repris dans leurs théories de l’évolution de l’espèce, de jeunes guenons qui montrent leur fente au mâle protecteur, qui gémissent de droite à gauche pour trouver à se nourrir, oui, la nature est ainsi faite, on n’a qu’à observer les singes pour le comprendre, pour conclure que les femelles aiment les plus forts, les plus riches, qu’elles doivent être jeunes pour se faire aimer, les clients me racontent leur théorie de ce pour quoi nous sommes là à faire ça, ils font de moi leur guenon alors que je regarde ailleurs […]. 7 »

Autre inégalité dans le rapport à l’âge que décrit Arcan : les hommes « vieillissent mieux » que les femmes, que leur âge leur fasse gagner en maturité alors que l’âge est l’ennemi intime de la femme.

« […] j’ai vieilli à son contact, oui, ma jeunesse a besoin de la vieillesse des autres pour rayonner, j’ai besoin de leurs rides et de leurs cheveux blancs, de leur trente ans de trop, il me faut leur mollesse pour être bandante, pour être puissante, et puis d’ailleurs les femmes sont toujours plus vieilles que les hommes même si elles ont le même âge […]. 8 »

La beauté se vit comme un compte à rebours inéluctable vers une date de péremption. À vingt ans, les premiers signes de l’âge apparaissent déjà et laissent présager le pire.

« Et si je sais si bien ce qui m’attend, c’est sans doute que j’y suis déjà, à ce qui m’attend, au sommeil et au mutisme, je suis déjà là où en est ma mère, car avoir vingt ans est déjà trop lorsqu’on est une femme, lorsqu’on est une putain, c’est le début des rides et des cheveux blancs et surtout du souvenir qu’on fut jadis sans rides et sans cheveux blancs, c’est le début des regards qui changement et qui ne s’attardent plus, et quand je parle de cette façon je pense surtout à l’homme de ma vie, au seul homme qui ne sera jamais un client et qui est aussi mon psychanalyste, l’homme que je paye pour qu’il entende le ressassement de ce que j’ai à dire, et peut-être vaudrait-il mieux qu’il me frappe pour de bon, qu’il me batte avec ses poings pour réduire au silence ce discours de mort qui se donne la nausée et qui en a assez de se poursuivre, qui s’épuise à détruire encore et encore ses objets de moins en moins nombreux, et cet homme a bien une femme à lui et qu’en est-il d’elle au juste, souffre-t-elle de le voir se pencher sur le malheur de jeunes putains et se penche-t-on sur elle à l’occasion, pense-t-il à elle lorsqu’il m’écoute et pense-t-il à moi lorsqu’il lui fait l’amour, voilà des questions auxquelles je préfère qu’on ne réponde pas […]. 9 »

Et à trente ans, pour les femmes, il serait déjà trop tard pour pouvoir attirer un homme sur le marché hyper concurrentiel de l’amour.

« À trente ans il était tard pour être une femme, mais quand même, pas trop tard ; selon elle, elle disposait encore de cinq ans, si ce n’était pas dix, pour régner sur le désir des hommes, avant d’en ressortir, cette fois pour toujours. 10 »

5 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 101.

6  Nelly Arcan, Folle, p. 106.

7 Nelly Arcan, Putain, Paris, Seuil, « Points », 2002 [2001 pour la première édition], p. 161.

8 Nelly Arcan, Putain, p. 159.

9 Nelly Arcan, Putain, p. 118.

10 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 198.

1.2 Retenir le temps

À l’image des publicités d’onguents anti-âge, la condition de femme que décrit Nelly Arcan semble être une lutte sans fin contre les marques du temps, une lutte bien vaine, évidemment.

« [L]a jeunesse demande tellement de temps, toute une vie à s’hydrater la peau et à se maquiller, à se faire grossir les seins et les lèvres et encore les seins parce qu’ils n’étaient pas encore assez gros, à surveiller son tour de taille et à teindre ses cheveux blancs en blond, à se faire brûler le visage pour effacer les rides, se brûler les jambes pour que disparaissent les varices, enfin se brûler toute entière pour que ne se voient plus les marques de la vie, pour vivre hors du temps et du monde, vivre morte comme une vraie poupée de magazine en maillot de bain, comme Michael Jackson dans la solitude de sa peau blanche, enfin mourir de n’être jamais tout à fait blanc, tout à fait blonde. 11 »

Sans offrir des interprétations simplistes, il est possible de relier cet impératif de beauté et de jeunesse à des problèmes psychologiques qui rongent les personnages décrits par l’auteure.

« […] j’enrage aussi de devoir me terrer chez un psychanalyste pour ajuster mes idéaux à ma laideur, je souffre d’être plus belle en rêve que partout ailleurs, de voir chaque jour à la télé ce à quoi je dois renoncer, et puis je ne peux pas être si laide me direz-vous si des hommes acceptent de payer pour coucher avec moi, c’est encore vrai, tout ça est vrai, je suis beaucoup plus laide pour moi-même que pour les autres et pour certains je suis même très belle, je veux bien le reconnaître si ça peut vous réjouir, mais ce n’est pas de ça dont je parle, ça n’a jamais été de ça, ce dont je parle, ce n’est pas à moi de vous le dire […]. 12 »

Le culte de la jeunesse, enfin, entraîne une compétition infinie entre les femmes, qui découvrent à l’arrivée de chaque nouvelle génération sur le marché de l’amour de nouvelles concurrentes potentielles.

« C’était une haine pour les fillettes, les bébés filles qui se multipliaient autour d’elle, c’est ce qu’il lui semblait, et qui bien souvent se regroupaient autour de leur mère en des promenades estivales, main dans la main les unes et les autres en une combinaison de malheur. Des grappes de petites filles dans lesquelles elle se voyait avec ses sœurs, dans lesquelles se reproduisait le fléau du manque d’hommes. Mais cette haine qu’elle éprouvait pour les jeunes générations de filles, qui allaient perpétuer la tension de leur disproportion numérique, tension de la compétition entre elles, n’était rien comparée à la pitié qu’elle s’inspirait elle-même, elle qui était incapable de s’accommoder de la réalité, de se donner la possibilité d’être heureuse puisqu’elle était là, dans cette réalité et pas ailleurs, bien vivante, petite, mais encore jeune. Non, il fallait qu’elle laisse l’étau se refermer sur elle, il fallait qu’elle pose ses propres mains sur l’étau pour l’aider à se resserrer davantage, il fallait qu’elle donne un coup de main à ce qui l’étouffait, qu’elle reste à contempler, dans la vie de Charles, sa propre disparition. 13 »

11 Nelly Arcan, Putain, p. 101.

12 Nelly Arcan, Putain, p. 103.

13 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 43.

2 La sexualisation de la femme

La sexualisation de la femme est un thème récurent des livres de Nelly Arcan, notamment du premier, Putain. Dans nos sociétés occidentales, cette sexualisation consiste à réduire l’ensemble de ses potentialités à sa seule sexualité et au désir qu’elle doit susciter chez les hommes. Nelly Arcan aborde ce thème à l’aide de plusieurs concepts : larves et schtroumpfettes, burqa de chair…

2.1 Larves et schtroumpfettes

La sexualisation de la femme s’exprime largement dans une dichotomie élaborée par Nelly Arcan, celle qui oppose larves et schtroumpfettes. Dans Putain, l’auteure décrit deux sortes de femmes : les larves, informes, apathiques, qui n’inspirent aucun désir, et les schtroumpfette, qui au contraire ne vivent que pour susciter le désir des hommes. Les schtroumpfettes sont les femmes encore belles qui prennent soin d’elles dans le but de séduire les hommes ; les larves sont celles qui ont renoncé à cette exigence sociale.

La schtroumpfette, c’est la femme désirable, « la poupée qui veut retenir son homme à la maison », qui fait « bander les hommes », qui court « les boutiques et les chirurgiens 14  ». La schtroumpfette, c’est encore la « femme-vulve », terme que Nelly Arcan utilise dans À ciel ouvert.

« Ce sont les Femmes-Vulves, répétait-elle, expression trouvée sur le vif qui la faisait rire. Les Femmes-Vulves sont entièrement recouvertes de leur propre sexe, elles disparaissent derrière. 15 »

« Les femmes ne voient rien, que ce que veulent les hommes, ne pensent rien, que ce que veulent les hommes, voilà quelles étaient les convictions de Rose. Les femmes ne se voyaient pas entre elles, mais pour Rose c’était le contraire, elle les voyait trop, pour elle chaque existence de femme était à questionner, et elle était convaincue que toutes les femmes payaient, c’était forcé, empirique, non sujet à interprétations, d’être trop nombreuses par rapport aux hommes. Et une femme n’était pas nécessairement une femme. Une femme était tout être qui donnait son sexe aux hommes, qui cherchait à rencontrer celui des hommes, un homme pouvait donc aussi bien être une femme dans la définition de Rose, à condition que cet homme bande pour les hommes. Pour elle le genre ne se définissait pas par le sexe d’un être donné, mais par celui de l’autre, celui dont on rêvait et sur qui on bavait, sur qui on laissait un peu de soi-même, avec un peu de chance. Les gens étaient peu nombreux à le penser, à le savoir, croyait Rose. 16 »

« Elle avait ce corps-vulve des transsexuels de Madrid, tout d’elle appelait l’érection, son sexe la recouvrait de la tête aux pieds comme une peau de cuir. 17 »

La schtroumpfette, explique Arcan, est semblable à la prostituée : toutes deux sont guidées par la même finalité, soit la soumission à l’impératif social de séduction.

« Être putain, ce n’est pas seulement vendre son corps, c’est être dans la soumission à la séduction, au désir de l’autre. Ça englobe toute la vie, toute la personnalité. 18 »

Cette description sévère révèle toutefois une ambiguïté : est aussi soumise qu’une larve celle qui se consacre entièrement aux hommes. Cette ambiguïté se retrouve dans le discours de la narratrice de Putain, « à la fois larve et schtroumpfette[ :] elle veut sortir sa mère de la dépression et elle conquiert pour elle le plus d’hommes possible. 19 »

14 Nelly Arcan, Putain, p. 101.

15 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 90.

16 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 26.

17 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 222.

18 Elle Québec, septembre 2004

19 Le Papier pressé, le bulletin du livre francophone d’Amérique, 17 janvier 2002.

2.2 La burqa de chair

Pour exemplifier cette aliénation des femmes et la réduction de leur identité à leur corps et à sa promotion dans l’espace public, Nelly Arcan développe dans À ciel ouvert le concept de burqa de chair. La burqa de chair, comme la burqa des pays musulmans, cherche à cacher les attributs de la féminité, cependant cette dissimulation n’est pas ici le fait d’un voile matériel, mais d’un voile d’images stéréotypées, qui recouvrent le corps féminin et qui réduisent le corps à n’être que sexe.

« L’acharnement esthétique, soutenait Julie, recouvrait le corps d’un voile de contraintes tissé par des dépenses extraordinaires d’argent et de temps, d’espoirs et de désillusions toujours surmontées par de nouveaux produits, de nouvelles techniques, retouches, interventions, qui se déposaient sur le corps en couches superposées, jusqu’à l’occulter. C’était un voile à la fois transparent et mensonger qui niait une vérité physique qu’il prétendait pourtant exposer à tout vent, qui mettait à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage. 20 »

La femme occidentale, expliquait Nelly Arcan en entrevue, « est un sexe, un être dont le corps entier, avec ce qu’il contient d’énergie vitale, est totalement travaillé, sculpté, pensé pour la captation du désir des hommes. Cette exigence de captation vient de l’intérieur des femmes, elle est en quelque sorte inhérente à la féminité, mais elle est surtout nourrie par un commandement social répété à travers le foisonnement des images sexuelles commerciales, qui deviennent un impératif, la seule façon d’être. Je les appelle les femmes vulves, des femmes qui se recouvrent de leur propre sexe comme une peau de cuir qu’elles étalent sur la surface du corps et qui finit par le cacher. La femme occidentale est un sexe derrière lequel elle disparaît, alors que la femme voilée par la burqa, la vraie, est aussi un sexe, que l’on recouvre de la tête aux pieds, pour le faire disparaître. 21 »

Nelly Arcan parle de burqa de chair pour décrire ces images aliénantes, qui enferment la femme dans une vision stéréotypée d’elle-même, « des images comme des cages », dira-t-elle encore dans À ciel ouvert. 21 »



22 Cartoon by Bill Evans

3 Mainmise des hommes sur le corps des femmes

Le rejet de la prostituée chez Nelly Arcan va au-delà du simple dégoût et du mépris pour la profession.

« La prostituée, c’est celle qui se donne à tout le monde, c’est une tentatrice. Elle fait peur, c’est pour ça qu’il y a un discours de honte autour d’elle et qu’elle est associée au déchet. Lorsque le client est avec une prostituée, il la couvre de compliments, veut lui plaire et lui faire plaisir, mais lorsqu’il la croise dans la vraie vie, il la méprise. 23 »

Chez Nelly Arcan, l’état de soumission dans lequel se trouve la prostituée est à assimiler à l’oppression historique de la femme dans l’ensemble d’une société qui a de tout temps été patriarcale. La prostituée représente en quelque sorte une certaine caricature de la femme ; elle occupe les deux extrêmes : extrême tentatrice qui ne vit que pour susciter le désir et extrême passivité dans sa soumission aux moindres désirs des hommes.

Dans les premières lignes de Putain, enfin, Nelly Arcan explique à quel point il est facile pour une femme de se prostituer, et comment il est aussi facile de s’y habituer à ce rôle et de s’y enfermer.

« Il a été facile de me prostituer car j’ai toujours su que j’appartenais à d’autres, à une communauté qui se chargerait de me trouver un nom, de réguler les entrées et les sorties, de me donner un maître qui me dirait ce que je devais faire et comment, ce que je devais dire et taire, j’ai toujours su être la plus petite, la plus bandante, et à ce moment, je travaillais déjà dans un bar comme serveuse, il y avait déjà les putains d’un côté et les clients de l’autre, des clients qui m’offraient un peu plus de pourboire qu’il ne m’en fallait et qui m’obligeaient à leur accorder un peu plus d’attention qu’il ne leur en fallait, une ambiguïté s’est installée tout doucement, naturellement, ils ont joué de moi et moi d’eux plusieurs mois avant de me résoudre à aller vers ce à quoi je me sentais si fort poussée, et lorsque j’y repense aujourd’hui, il me semble que je n’avais pas le choix, qu’on m’avait déjà consacrée putain, que j’étais déjà putain avant de l’être, il m’a suffi de feuilleter le quotidien anglophone la Gazette pour trouver la page des agences d’escortes, il m’a suffi de prendre le téléphone et de composer un numéro, celui de la plus importante agente de Montréal, et selon ce que disait l’annonce l’agence n’engageait que les meilleures escortes et n’admettait que la meilleure clientèle, c’est dire que se retrouvaient là les plus jeunes femmes et les hommes les plus riches, la richesse des hommes est toujours allée de pair avec la jeunesse des femmes, c’est bien connu, et comme j’étais très jeune je fus admise avec empressement, on est venu me cueillir chez moi pour me déposer aussitôt dans une chambre où j’ai reçu cinq ou six clients de suite, les débutantes sont toujours très populaires m’ont-ils expliqué, elles n’ont même pas besoin d’être jolies, il m’a suffi d’une seule journée dans cette chambre pour avoir l’impression d’avoir fait ça toute ma vie. J’ai vieilli d’un seul coup, mais j’ai aussi gagné beaucoup d’argent, je me suis fait des amies avec lesquelles la complicité était possible et même redoutable, car elle trouvait sa source dans une haine commune, la haine des clients, mais dès que nous sortions du cadre de la prostitution, nous redevenions des femmes normales, sociales, des ennemies. 24 »

« Et il suffit de quelques jours pour créer une habitude, quelques mois à putasser ici et là avec monsieur tout le monde dans un meublé sur Doctor Penfield où je me rends chaque matin ou presque, de deux ou trois clients pour comprendre que voilà, c’est fini, que la vie ne sera plus jamais ce qu’elle était, il a suffi d’une seule fois pour me trouver prise dans la répétition d’une queue dressée sur laquelle je bute encore […]. 25 »

Facile, peut-être, mais pas pour autant sain et égalitaire. La soumission, explique Arcan, englobe tout, toute la vie, toute la personnalité, elle dicte les rapports et impose des conduites et des pratiques même quand le corps ne le supporte plus…

« Être putain, ce n’est pas seulement vendre son corps, c’est être dans la soumission à la séduction, au désir de l’autre. Ça englobe toute la vie, toute la personnalité. 26 »

« […] vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que tous ces hommes qui ne veulent pas penser qu’il y a une limite à ce qu’une femme peut donner et recevoir, ils restent sourds à ce qu’elle ait une fin, à ce qu’elle puisse tout aussi bien ne rien avoir à donner ou à recevoir, ils ne veulent pas savoir ce que je meurs d’envie qu’ils sachent, qu’il n’y a rien à vouloir d’eux ou si peu, que l’argent après tout, et ils tentent d’oublier que le désir c’est plus que la taille de leur queue, c’est plus que ça, sucer encore et encore, sucer à mort, ils ne veulent pas entendre qu’il faut du temps pour que naisse le désir, enfin plus que ça en prend pour sortir l’argent du portefeuille, ils ne comprennent pas que ce commerce n’est possible que grâce à un pacte sur la vérité qu’il ne faut surtout pas dire et qu’il faut croire d’ailleurs, quelque part dans l’illusion qu’on peut avoir de l’appétit pour le premier venu, même obèse ou stupide, et puis de toute façon ils ne remarquent l’obésité que chez les femmes, eux peuvent être tout ce qu’ils veulent, médiocres et flasques, à demi bandés, alors que chez les femmes c’est impardonnable, le flasque et les rides, c’est proprement indécent, il ne faut pas oublier que c’est le corps qui fait la femme, la putain en témoigne, elle prend le flambeau de toutes celles qui sont trop vieilles, trop moches, elle met son corps à la place de celles qui n’arrivent plus à combler l’exigence des hommes, bander sur du toujours plus ferme, du toujours plus jeune. 27 »

La prostitution vous suit comme une malédiction, elle engage encore l’ex-prostituée, même longtemps après qu’elle a cessé de pratiquer ce métier. Dans Folle, Nelly Arcan décrit la difficulté de construire une histoire d’amour sur les ruines sentimentales qu’a laissées la condition de travailleuse du sexe.

« Plus tard je me suis dit qu'à Nova tu avais dû penser des putes incluant les ex-putes comme moi la même chose que tout le monde, que devant une pute on pouvait tout dire, qu’en amour les putes n’avaient pas besoin qu’on procède par étapes parce qu’elles aimaient sans façons, là tout de suite, qu’en amour les putes inspiraient l’honnêteté et qu’elles savaient que la galanterie, quelle qu’elle soit, avait une queue, que les putes à l’écoute de la nature humaine connaissaient la misère comme les enfants pauvres connaissaient la famine, qu’en ayant déjà tout vu et tout entendu, qu’en ayant tout fait à tout le monde, elles étaient comme des grands frères, elles supportaient toutes les familiarités. 28 »

« Aujourd’hui je sais qu’entre nous, il y a toujours eu trop de monde, je sais que d’avoir été pute dans le passé t’a laissé supposer bien des choses, par exemple que tout m’était acceptable du moment que j’en prenais l’habitude. Tu as supposé que, dans tes manies de client, ma complexité était déjà gagnée. Sur le sujet du déséquilibre entre le sexe masculin et le sexe féminin, j’avais plusieurs théories qui te faisaient rire. 29 »

« Tu disais que les putes étaient mal placées pour faire la leçon. À ce moment tu ne savais pas que les putes repenties se transformaient souvent en curés, ni que dans ce monde comme dans les autres, il y avait le principe de pendule. Pour te défendre, tu me renvoyais aux photos de moi apparues sur le Net il y a des années. 30 »

« Connaître les deux côtés de la médaille de l’industrie me donnait le droit de parole, ça me permettait de ne rien t’épargner de mes réflexions. Pour moi les putes comme les filles du Net étaient condamnées à se tuer de leurs propres mains en vertu d’une dépense trop rapide de leur énergie vitale dans leurs années de jeunesse, d’après moi elles préféraient s’achever elles-mêmes en sentant le grondement des derniers milles plutôt que ramper dans l’existence. En se tuant elles étaient comme la lumière des étoiles mortes qui nous parvient dans le décalage de leur explosion et dont les astronomes disent qu’elle est de loin la plus éblouissante de toutes, peut-être parce qu’au moment de mourir, elles lâchent la meilleure part d’elles-mêmes comme les pendus. Peut-être que ton père aurait approuvé l’analogie entre la vie des étoiles et celle des femmes vivant et mourant du désir des hommes, entre l’expiration de la vie et la visibilité que ça donne tout autour. 31 »

23 Le Papier pressé, le bulletin du livre francophone d’Amérique, 24 janvier 2002.

24 Nelly Arcan, Putain, p. 14.

25 Nelly Arcan, Putain, p. 22.

26 Elle Québec, septembre 2004.

27 Nelly Arcan, Putain, p. 48.

28 Nelly Arcan, Folle, p. 151.

29 Nelly Arcan, Folle, p. 20.

30 Nelly Arcan, Folle, p. 92.

31 Nelly Arcan, Folle, p. 93.

3.1 L’abandon du corps : sentiment de perte et désincarnation

Dans Putain, on évoque souvent le fait que la prostitution brise, démembre le corps, voire désincarne l’être. Plus on utilise son corps, plus vite on le quitte.

« […] le désir qui cherche à s’assouvir par tous les moyens et la répétition de cet assouvissement, le désir qui se tient debout et qui n’a que faire de la douleur et du dégoût, des chichis et des larmes, car il sait exactement de quoi il se nourrit […]. 32 »

« Et de raconter ces une, deux, trois mille fois où des hommes m’ont prise ne peut se faire que dans la perte et non dans l’accumulation, d’ailleurs vous les connaissez déjà, les cent vingt jours de Sodome, vous les avez lus sans avoir pu tenir jusqu’à la fin, et sachez que moi j’en suis à la cent vingt et unième journée, tout a été fait dans les règles et ça continue toujours […]. 33 »

« Qui sait si à force d’avoir été touchée, léchée, prise de tous les côtés, il ne se dégageait plus de moi qu’une odeur de terre brûlée. 34 »

Il y a toujours cette idée chez Nelly Arcan que l’acte de prostitution provoque une mise à distance de son propre corps : il est là devant soi, abandonné, alors que la tête est ailleurs. Image du corps brisé, cassé, détruit : « Avoir froid, c’est sentir, c’est sentir son corps s’éloigner de son foyer et de la chaleur centrale que représente le cœur. Quand on peut voir son propre sexe ouvert devant soi et quand son sexe à se parler, à renseigner, à étaler ses produits, à donner son prix et ses disponibilités, on franchit une ligne. Au-delà, la folie guette, gueule ouverte, si grande et profonde qu’elle donne le vertige. » « Je laisse mon corps à l’autre, pas de problème ; moi, je suis ailleurs. » (Nancy Huston Arcan, Philosophe).

« Un déshabillé et rien d’autre, une tenue de nudité excommuniée de tout ce qui n’est pas son corps : amour, amitié, mariage, enfantement. C’est le contraire de la compagne, même si on prétend le contraire dans le mot escorte. Rien n’est jamais escorté dans ce monde, tout est distance et froideur. Un corps dans un déshabillé de la désincarnation. Dans les froufrous de la désintégration. 35 »

« Qui sait si à force d’avoir été touchée, léchée, prise de tous les côtés, il ne se dégageait plus de moi qu’une odeur de terre brûlée. 36 »

32 Nelly Arcan, Putain, p. 126.

33 Nelly Arcan, Putain, p. 25.

34 Nelly Arcan, Folle, p. 107.

35 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

36 Nelly Arcan, Folle, p. 107.

3.2 L’argent

L’argent constitue enfin une part non négligeable du métier de prostituée. C’est à la fois une fin pour la prostituée elle-même, et un moyen pour le client, qui en use pour assouvir ses fantasmes et affirmer sa domination.

« Et vous devez vous demander pourquoi tout ça alors, pourquoi je ne quitte pas ce commerce que je dénonce et qui me tue, je n’en sais rien, c’est peut-être à cause d’une tendance naturelle que j’ai à me dévêtir et à m’étendre à toute heure, à supporter les caresses et d’aimer ça, je veux dire que oui, je suppose que j’aime ça, enfin si je savais aimer, j’aimerais sans doute ça, mais c’est aussi l’argent je crois, je n’ai pas encore parlé de l’argent qui remplit ma vie de choses à acheter, à repeindre et à réaménager, je ne vous ai pas dit qu’avec cet argent je peux m’occuper de moi comme je l’entends, à chaque instant, faire mousser mes cheveux à l’infini avec un nouveau shampooing, courir les chirurgiens, entretenir cette jeunesse sans laquelle je ne suis rien et cette blondeur qui donne un sexe à mes regards, il y a d’abord l’argent pour entretenir ma jeunesse et ensuite la fascination pour ce qui se répète ici, client après client, cette chose que je n’admets pas et que je mets à l’épreuve tous les jours […]. 37 »

« Et je n’ai plus le souvenir de ma vie d’avant, je ne peux plus m’imaginer autrement, j’ai désormais un titre, une place et une réputation, je suis une putain de haut calibre, très demandée, je peux aussi voyager dans les pays du sud avec des Blancs qui s’envoient de l’air au visage avec des billets de banque […]. 38 »

« Et ces trois mille hommes qui disparaissent derrière une porte ignorent tout ce que j’ai dû construire pour exorciser leur présence, pour ne garder d’eux que leur argent, ils ne savent rien de ma haine parce qu’ils ne la soupçonnent pas, parce qu’ils ont des appétits et que c’est tout ce qui importe, parce qu’il n’y a que ça à comprendre, car la vie est si simple au fond, si désespérément facile […]. 39 »

37 Nelly Arcan, Putain, p. 51.

38 Nelly Arcan, Putain, p. 56.

39 Nelly Arcan, Putain, p. 64.

4. Une figure passive

Dernier point enfin qui caractérise l’aliénation féminine : la passivité. Pour Nelly Arcan, il y a une injustice fondamentale dans les définitions des caractères sociaux attribués aux hommes et aux femmes dans nos sociétés : alors que l’homme est souvent défini comme un acteur qui agit sur le monde, prend des décisions, la femme est décrite à l’inverse comme une figure passive et attentiste. Cette opposition trouve son absolu dans les relations de séductions, où le mâle occupe immanquablement la position de celui qui conquiert la femelle, alors que celle-ci est immanquablement conquise et ne fait au mieux que susciter le désir.

Comme l’écrivait Simone de Bauvoir, ce caractère n’est pas une donnée biologique, c’est un destin qui lui est imposé par la société.

« Ainsi, la passivité qui caractérisera essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c’est là une donnée biologique ; en vérité, c’est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société. L’immense chance du garçon, c’est que sa manière d’exister pour autrui l’encourage à se poser pour soi. Il fait l’apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de dureté et d’indépendance avec les autres garçons, il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat ; il s’enorgueillit de ses muscles comme de son sexe ; à travers jeux, sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses forces ; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence ; il apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les larmes du premier âge. Il entreprend, il invente, il ose. 40 »

Cette passivité n’est toutefois pas le propre du discours masculin sur les femmes ; il est aussi une question de consentement, les femmes participent activement à leur malheur, blâme Arcan.

40 Simone de Beauvoir, Deuxième sexe : Les Faits et les mythes , t. 1, Paris, Gallimard, 1949

4.1 La séduction

Ce consentement est particulièrement évident dans la séduction, où la femme occupe la position ambiguë de celle qui désire être désirée.

« La femme occidentale est un sexe, un être dont le corps entier, avec ce qu’il contient d’énergie vitale, est totalement travaillé, sculpté, pensé pour la captation du désir des hommes. Cette exigence de captation vient de l’intérieur des femmes, elle est en quelque sorte inhérente à la féminité, mais elle est surtout nourrie par un commandement social répété à travers le foisonnement des images sexuelles commerciales, qui deviennent un impératif, la seule façon d’être. Je les appelle les femmes vulves, des femmes qui se recouvrent de leur propre sexe comme une peau de cuir qu’elles étalent sur la surface du corps et qui finit par le cacher. La femme occidentale est un sexe derrière lequel elle disparaît, alors que la femme voilée par la burqa, la vraie, est aussi un sexe, que l’on recouvre de la tête aux pieds, pour le faire disparaître. 41 »

Ce désir de plaire peut prendre des formes quasi pathologiques, comme dans À ciel ouvert, où les deux protagonistes disparaissent complètement derrière un voile de séduction et se retrouvent emprisonnées dans leur burqa de chair.

« Je réfléchis tout le temps là-dessus. Le désir de plaire, je n’arrive pas à savoir si c’est une structure proprement féminine. Si un jour, les femmes vont transcender cette position-là, de « désirer le désir », d’être la femelle obtenue, plutôt que d’obtenir. Advenant que c’est impossible, je trouve qu’on est vraiment mal foutues. Parce que c’est un extrême désavantage, c’en est presque révoltant, ça voudrait dire que, toujours, la femme va être fixée à son corps. Si la nature du désir féminin c’est d’être désirée, c’est un désir doublement aliéné. 42 »

Être putain, explique Nelly Arcan, c’est avant tout cet état d’esprit, c’est une femme qui veut toujours séduire, et qui se voit uniquement dans le regard des autres. « Je n’ai appris à vivre que dans le regard des autres et ça il faut que je m’en délivre et ça c’est mortel. C’est mortel parce que ça ne dure pas. C’est-à-dire qu’à partir du moment où je ne serai plus ça, c’est la mort qui m’attend. » « Le seul moment où je me dégage de mon impératif de séduction, c’est quand j’écris. 43 »

41 Mélikah Abdelmoumen, op. cit.

42 Chantal Guy, « Nelly Arcan : l’amour au temps du collagène », La Presse, 25 septembre 2009.

43 Nelly Arcan, Les francs-tireurs, entrevue avec Richard Martineau, Télé Québec, 29 septembre 2009

5 Conclusion

L’œuvre de Nelly Arcan propose l’image d’une femme prisonnière d’une position liminaire et inconfortable, toujours coincée entre l’obligation de susciter le désir et celui de s’y conformer en adhérant aux formes stéréotypées de la beauté et de la sexualité.

Le discours sur l’aliénation porté par Nelly Arcan dans ses livres n’est toutefois pas simple, ni caricatural ; les personnages masculins ne sont pas des oppresseurs univoques. Au contraire, chez Arcan, les femmes ont une grande part de responsabilité, c’est elles qui choisissent de se conformer à des images et des rôles prédéfinis.

« Le consentement va vraiment très loin. C’est un consentement qui n’a rien à voir avec le regard de l’homme réel. Il vient d’un regard fantasmé par la femme elle-même. La publicité des magazines de mode, c’est de sublimer la beauté par la caméra. Les femmes sont captées par ça. 44 »

« Les femmes vont beaucoup trop loin dans le consentement à la chirurgie pour que l’on puisse dire que ce sont les hommes qui veulent ça. 45 »

Nelly Arcan va plus loin en affirmant que les femmes sont responsables de leur aliénation.

« Les femmes sont responsables de leur aliénation. Pour nous, les hommes ne sont que des instruments de mesure. Pour savoir laquelle est la plus belle. 46 »

« C’est vrai, je suis la preuve que la misogynie n’est pas qu’une affaire d’hommes, et si je les appelle larves, schtroumpfettes, putains, c’est surtout qu’elles me font peur, parce qu’elles ne veulent pas de mon sexe et qu’il n’y a rien d’autre que je puisse leur offrir, parce qu’elles ne viennent jamais sans la menace de me renvoyer à ma place, dans les rangs, là où je ne veux pas être. Et si je n’aime pas ce que les femmes écrivent, c’est que les lire me donne l’impression de m’entendre parler, parce qu’elles n’arrivent pas à me distraire de moi-même, peut-être suis-je trop près d’elles pour leur reconnaître quelque chose qui leur soit propre et qui ne soit pas immédiatement détestable, qui ne me soit pas d’emblée attribuable. Et puis je les envie de pouvoir se dire écrivains, j’aimerais les penser toutes pareilles, les penser comme je me pense, en schtroumpfette, en putain. Mais ne vous en faites pas pour moi, j’écrirai jusqu’à grandir enfin, jusqu’à rejoindre celles que je n’ose pas lire […]. 47 »

44 Ici, 23 août 2007.

45 Chantal Guy, op. cit.

46 Elle, 8 octobre 2001.

47 Nelly Arcan, Putain, p. 18.

5.1 La concurrence entre femmes

Enfin, l’aliénation, explique Nelly, loin de réunir les femmes entre elles pour défendre leurs intérêts, est plutôt le moteur de leur concurrence.

« Comme Rose elle avait vu la saloperie d’une autre raser sa vie. Il lui semblait que les histoires étaient destinées à se répéter en voyageant d’une existence à l’autre, que chaque femme était fatalement la salope d’une autre femme. 48 »

« Ils ne deviennent pas polygames par nature, mais pour répondre à la pression que les femmes font peser sur eux. Contrairement à ce qu’on pense, les hommes sont beaucoup plus sollicités que les femmes. Tu noteras que le célibat chez les femmes est beaucoup plus élevé que chez les hommes. 49 »

« C’est la tension créée entre les femmes ! C’est ça le problème ! La tension de devoir se battre de manière chienne pour se donner les hommes ! 50 »

48 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 67.

49 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 77.

50 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 84.



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