L’amour en échec

« [L’amour] est très présent dans mes trois livres et il est toujours mis en échec 1 . » En effet, chez Arcan, l’amour, quand il n’est pas impossible, est au mieux problématique, sinon nié et refusé. Quand par miracle enfin il se produit, malgré les méfiances et les précautions, il n’est qu’une petite parenthèse de bonheur qui ne se prolonge guère dans la durée.

1 L’Écho, 27 septembre 2007.

1. Putain

Putain donne le ton ; la narratrice y raconte qu’elle refuse catégoriquement toute forme d’amour, « trop de haine en moi pour une seule tête, j’ai besoin de la planète, de l’étendue du genre humain ». L’amour est un sentiment pur que l’on ne peut vivre que quand on est bien dans son corps et dans sa tête, quand on a quelque chose à offrir. La narratrice, prostituée, avoue n’avoir rien à donner au genre humain, elle se décrit comme un simple prolongement de sa mère, « un cadavre qui sort de son lit »… Le seul amour dont elle est capable est un amour éphémère et volatil, un « amour d’adieux ».

« Voilà pourquoi je vis seule, qu’il n’y a pas d’homme dans ma vie, que je ne suis pas chez moi à attendre qu’il rentre du travail, à lui préparer le souper, à planifier les vacances d’été, non, je préfère le plus grand nombre, l’accumulation des clients, des professeurs, des médecins et des psychanalystes, chacun sa spécialité, chacun s’affairant sur l’une ou l’autre de mes parties, participant au sain développement de l’ensemble, un seul homme dans ma vie serait dangereux, trop de haine en moi pour une seule tête, j’ai besoin de la planète, de l’étendue du genre humain, et puis d’ailleurs que pourrais-je lui offrir, rien du tout, le prolongement de ma mère, un cadavre qui sort de son lit pour pisser, pour exhiber son agonie dans le va-et-vient entre le lit et la salle de bain, il n’y aurait rien à lui offrir et lui non plus d’ailleurs, rien qu’il puisse m’offrir, il ne pourrait que m’interroger de son regard, chercher en moi quelque chose à quoi s’accrocher, quelque chose de vivace qu’il pourrait repérer à distance, comme le duel des mains sur les cuisses de ma mère, sa manie de larver qui parle au bout des doigts, oui, cet homme se tiendrait sur le pas de la porte, à chaque instant sur le point de s’en aller, il me quitterait dans sa façon de remettre à plus tard son départ, et un jour ce serait le bon, celui sans retour à la perspective qu’il me quitte, et ce jour-là le vide qui m’habite grandirait démesurément, un dernier coup porté au néant qui éclaterait enfin, trouvant une issue et s’étendant aussi loin que possible, jusqu’aux limites de ce monde duquel je me suis toujours exilée, volontairement ou presque, n’y ayant jamais été appelée ou si peu, que par mes clients peut-être et pour si peu, presque rien, pour un plaisir douloureux, comme arraché à leur sexe fatigué.  2

« […] eh bien oui car je ne sais pas aimer d’un amour vrai, qui ne demande rien, donne tout, jusqu’à la vie et pas n’importe laquelle, une vie remplie et courageuse de héros tout entier bon, un amour de prophète, de vieil homme sage qui ne sait plus bander, non, je ne sais qu’aimer d’un amour d’adieux, l’amour de partir loin de moi qui vous pousserait de toute façon, même si vous essayiez très fort et que vous marchiez sur vous-même […]. 3 »

2 Nelly Arcan, Putain, Paris, Seuil, « Points », 2002 [2001 pour la première édition], p. 37.

3 Nelly Arcan, Putain, p. 39.

2. Folle

Dans Folle, Nelly Arcan déroule le fil qui a guidé les étapes d’une brève relation amoureuse, de la rencontre à la rupture. Les passages où la narratrice raconte les premiers instants de leur relation font partie des rares moments de pur bonheur dans l’œuvre de Nelly Arcan.

« Tu m’as ramenée au degré zéro de l’autonomie qui me faisait bouger et respirer, avec toi je me suis assouplie. J’ai aussi perdu du poids et, dans le manque de soins apportés à ma personne fixée à cet amour qui grandissait entre nous, j’ai souvent eu l’impression de quitter mon corps alors que tu me collais à toi. Tu m’as donné ce qu’il n’est plus possible de me donner, une vraie raison d’être ; pendant cette semaine-là, tes bras étaient toute ma vie. 4

« Pendant un temps qui a duré trois ou quatre mois peut-être, on s’est aimés ; de nos jours, le temps de l’amour raccourcit comme le reste. 5 »

Cette histoire, explique la narratrice « est née dans le malentendu de détails et elle a connu une fin tragique, mais dans le passé, ça s’est déjà vu chez d’autres 6 ». Les raisons de l’échec sont multiples : tout d’abord un passif lourd à porter dans un couple, celui d’ex-prostituée, qui vient contaminer et pervertir à la base la relation.

« Quand tu m’as vue ce soir-là à Nova, j’avais une longueur d’avance sur toi parce que tu savais déjà qui j’étais, tu me connaissais de réputation. Tu savais que dans le passé j’avais été pute, tu savais aussi que j’avais écrit un livre qui s’était vendu et pour ça, tu as cru que j’avais de l’ambition. 7

« Aujourd’hui je sais qu’entre nous, il y a toujours eu trop de monde, je sais que d’avoir été pute dans le passé t’a laissé supposer bien des choses, par exemple que tout m’était acceptable du moment que j’en prenais l’habitude. Tu as supposé que, dans tes manies de client, ma complexité était déjà gagnée. Sur le sujet du déséquilibre entre le sexe masculin et le sexe féminin, j’avais plusieurs théories qui te faisaient rire. 8

« Tu pourrais me dire que mon passé de pute m’a fait voir et entendre le pire, c’est-à-dire tout ce qui est fait en dehors de l’amour dans la brutalité des organes qui n’ont pas d’histoire commune et dans le malaise des bruits qui sortent sans prévenir. Si aujourd’hui, je dois mettre de l’ordre dans notre histoire, c’est peut-être parce que entre nous l’amour est venu là où il n’avait pas sa place. C’est sans doute parce que j’ai vu dans tes crachats de l’amour et que, pour toi, aimer voulait dire aimer sur l’autre ses propres traces. 9

Si l’amour est impossible dans Folle comme dans Putain, c’est à cause de la condition « terminale » de la narratrice, qui ne se projette jamais dans le futur et dont la mort constitue la seule destinée. Dans ces deux premiers romans, les narratrices ont une personnalité profondément marquée par l’absence, le vide et le désir de se donner la mort.

« Quelque chose en moi n’a jamais été là. Je dis ça parce que ma tante n’a jamais pu voir mon futur dans ses tarots, elle n’a jamais pu me dire quoi que ce soit de mon avenir, même quand j’étais une enfant non ravagée par la puberté. Je suppose que pour certains, le futur ne commence jamais ou seulement passé un certain âge. 10

« Le jour de mes quinze ans, j’ai pris la décision de me tuer le jour de mes trente ans, peut-être après tout que cette décision s’est posée en travers de ses cartes non armées contre l’autodétermination des gens. 11

« Quand on s’est rencontrés la première fois à Nova j’allais avoir vingt-neuf ans sur le coup de minuit. Le problème entre nous était de mon côté, c’était la date de mon suicide fixée le jour de mes trente ans. 12

4 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 38.

5 Nelly Arcan, Folle, p. 34.

6 Nelly Arcan, Folle, p. 9.

7 Nelly Arcan, Folle, p. 18.

8 Nelly Arcan, Folle, p. 20.

9 Nelly Arcan, Folle, p. 30.

10 Nelly Arcan, Folle, p. 12.

11 Nelly Arcan, Folle, p. 13.

12 Nelly Arcan, Folle, p. 13.

3. À ciel ouvert

Dans À ciel ouvert, la possibilité de l’idée même d’amour est encore une fois battue en brèche. Toutefois, si l’amour est impossible, ce n’est pas simplement la faute de l’instabilité psychologique des protagonistes, mais bien de la société tout entière. Arcan affirme que l’amour est de plus en plus mis en défaut par les manies hédonistes de notre civilisation.

« Après l’effondrement des institutions morales et religieuses, après la table rase historique du devoir, du sacrifice de l’abnégation de soi-même, bref, de l’ordre établi, il ne restait plus que la beauté pour unir les êtres, et aussi l’argent, qui avait tendance à s’accumuler autour des êtres beaux. Sur le plan social, l’amour ne s’opposait plus à la prostitution, et la prostitution, qui marchandait les êtres, sélectionnait les plus beaux, c’était la logique darwinienne, le retour aux sources, aux trophées, aux babouins. Malgré la mutation de l’amour vers la discrimination la plus sauvage, pensait aussi Julie, l’amour rendait toujours aussi bête, et c’était ce voluptueux abêtissement qui était sa constante à travers les âges, qui rendait le monde si léger. 13

13 Nelly Arcan, À ciel ouvert, Paris, Seuil, « Points », 2010 [2007 pour la première édition], p. 144.

4. L’Enfant dans le miroir

Dans L’Enfant dans le miroir, Arcan évoque le souvenir d’enfance d’une première peine d’amour. L’anecdote permet à la narratrice de faire un parallèle avec toutes les autres ruptures qui sont survenues par la suite.

« Au primaire j’ai eu une première peine d’amour, je m’en souviens comme si c’était hier, Marie-Claude en a vécu une aussi au même moment, c’est avec Nicolas qu’elle sortait ; Sébastien et Nicolas étaient les meilleurs amis, ils étaient des Dupond et Dupont au masculin. Si Sébastien m’a quittée m’a-t-il dit, c’est parce que je n’arrêtais pas de l’insulter, au primaire je lui disais toujours qu’il était niais, ou plutôt je lui disais niaiseux, j’affirmais qu’il était niaiseux devant ses amis, c’était quelque chose que ma mère disait toujours à mon père depuis sa place attitrée à la table pendant les repas. À cette époque je ne savais pas que c’était une insulte, c’était un mot si souvent répété à la maison qu’il était devenu un prénom, pour moi c’était simplement une chose à dire à l’homme qui se trouvait en face de soi, la niaiserie était une alliance. J’ai eu beaucoup de chagrin quand Sébastien m’a quittée, c’était la première rupture de ma vie, ensuite il y en a eu des tonnes, toujours pour la même raison. Depuis que j’ai entendu ma mère déclarer niaiseux mon père à la table familiale l’amour passe par le mépris, chez moi le bon côté des choses a toujours été du même côté que le mauvais. Le jour qui a suivi le départ de Sébastien je me suis réveillée cernée, sans doute avais-je beaucoup pleuré pendant la nuit qui a suivi la rupture, sans doute n’avais-je pas bien dormi. Je me suis réveillée le lendemain matin avec de grands cernes bleus sous mes yeux bleus, sous mes yeux il y avait une marre de bleu et dans le bleu il y avait un creux ; pendant la nuit qui a suivi le départ de Sébastien mes yeux sont morts. Sous mes yeux morts le lendemain matin on voyait comme une petite cuvette, une demi-lune de bleu, c’était la punition pour avoir prononcé le mot de ma mère, c’était la pomme d’Adam croquée dans l’Éden. Dans ce mot il y avait l’âge avancé de la tradition familiale et il y avait dans cette tradition la niaiserie des hommes qui était innée, c’était une chose consentie depuis le début des Mercier. Aujourd’hui je peux dire que cette tradition des femelles Mercier devant leurs mâles en était aussi une d’insomnies passées à repousser l’amour ; quand on repousse un homme il faut garder les yeux ouverts et il faut d’abord le voir venir, surtout la nuit ; pour voir venir la nuit il faut rester à l’affût et ne pas dormir, il faut prendre sur soi le tour de garde complet ; chez les Mercier toutes les femmes sont cernées. 14 »

14 Nelly Arcan, L’Enfant dans le miroir [inédit]

5. La reproduction

La sexualité, dans le contexte de Putain et de Folle, ne sert pas la reproduction, car les narratrices sont dans l’impossibilité de se projeter dans le futur. À cela s’ajoute la conviction que le monde est un lieu de perdition qui s’en va vers des temps encore plus sombres. Ainsi, faire un enfant, c’est faire un malheureux de plus. Dans L’Enfant dans le miroir, Arcan parle même de la « terre noire de la reproduction ».

« À n’en pas douter, l’instinct de reproduction devait viser un absolu, une ascension vers la perfection, qui sait si la médecine découvrira un jour que l’expansion cosmique était déjà prévue depuis le début des temps dans la chair de nos ancêtres, qui sait si, dans les grottes où ils se terraient, il y avait déjà en eux ce destin tant redouté par mon grand-père de l’étalement de la misère humaine dans l’espace. 15 »

« Julie venait d’avoir trente-trois ans l’an dernier, l’âge du Christ comme elle aimait à le répéter, mais cet âge est la seule chose qu’elle eût jamais partagée avec le christ comme elle aimait à le répéter, mais cet âge est la seule chose qu’elle eût jamais partagée avec le Christ. Elle avait peu d’amis qu’elle ne voyait, en plus, que de loin en loin. Ce couple par exemple qui venait d’avoir un enfant, une petite fille dont elle ne cessait d’oublier le prénom, un couple jadis branché et délibérément sorti du centre-ville pour s’installer en banlieue et qui avait choisi d’envoyer un être de plus au bûcher, dans le brasier mondial. 16 »

« Marie-Claude et moi on ne voyait pas les ballerines de la même façon. Marie-Claude croyait que les ballerines n’avaient pas de poils pubiens ; pour elle il existait des exceptions à l’intérieur de la loi de la boursouflure qui mène le corps humain à la maturité, à la terre noire de la reproduction, selon elle il existait des entorses à la biologie des hommes et même à l’intérieur du règne animal ; selon elle vivaient dans certains pays des chatons coincés pour toujours dans leur forme de chatons, des chatons qui répondaient au désir de leurs maîtres de les conserver chatons, des chatons qui se repliaient par amour pour leurs maîtres dans une enfance sans rémission. 17 »

Pourtant, malgré ces réticences, la narratrice de Folle avoue avoir une fois succombé à la tentation de faire un enfant, mais avec pour seul but de retenir l’amoureux. Échec une fois encore qui la mènera à l’avortement, événement qui inspirera l’une des scènes les plus violentes du corpus de Nelly Arcan.

« En sentant venir ton départ, j’ai voulu faire quelque chose et j’ai fait un enfant, à ce moment il me restait quatre mois à vivre. Cet enfant, je l’ai fait sans y croire vraiment, trop d’obstacles devaient être surmontés pour parvenir à une éclosion, aujourd’hui je suis toujours étonnée que la vie ait pu germer au milieu de nos habitudes d’alcool et de drogue et surtout de tes manies de décharger sur mon visage. Je suppose que dans un moment d’inattention, tu as dû te vider dans ma chatte au moins une fois. Je me demande si le besoin de voir son sperme a un lien avec le besoin de voir sa morve à l’intérieur des mouchoirs ou encore sa merde avant de vider la cuvette. Je ne suis pas certaine que l’enfant soit mort pendant l’avortement. Il faut dire qu’à la fin de notre histoire, je buvais tant d’alcool et je prenais tant de calmants qu’il est fort probable que dans la combinaison, l’enfant ait définitivement coulé dans son petit sac avant qu’on le décroche de moi. 18 »

« Pour me faire avorter j’ai attendu la toute dernière minute légale, je suppose que ça a été une façon de te retenir le plus longtemps possible après ton départ, sans le savoir tu as eu encore le pied chez moi pendant trois mois. Je suppose aussi que depuis le début des temps, les femmes ont usé de cette capacité redoutable de rendre les pères et les bébés interchangeables, et c’est peut-être en vertu de cette capacité que bien souvent elles se désintéressent des pères une fois les bébés mis au monde. Pour la première fois entre nous tu étais le plus petit, pour la première fois je te surplombais avec de mauvaises intentions. C’est moi qui désormais étais en mesure de voir le dessus de ta tête, certes tu ne pourrais pas t’échapper parce que de cette cage, c’est moi qui avais la clé. 19 »

« Avant de m’emmener à la salle d’opération, on m’a posé des questions, on voulait savoir si j’étais consciente de mon choix. J’ai répondu que pour certaines personnes comme moi, la question du choix à faire ne se posait pas parce qu’elles étaient tout simplement guidées par la voix du néant et, en guise de réponse, on a gardé le silence. 20 »

« À ce moment aussi j’ai bien failli demander à ce qu’on arrête les procédures et je crois savoir pourquoi, c’était l’âge du médecin qui ne m’allait pas, qu’avec ses vingt-six ou vingt-sept ans elle pourrait être ma petite sœur et que, devant les petites sœurs, on devait rester grande, on devait montrer l’exemple en restant digne. Il me semblait que tout ça était peut-être un signe du caractère exceptionnel de l’enfant, après tout ce médecin pouvait être un roi mage. 21 »

« Peut-être que j’ai cru qu’entre nous la connexion était suffisamment solide pour que tu sentes, à l’autre bout du plateau Mont-Royal, que ce jour-là, je venais de te perdre une deuxième fois. 22 »

« On m’a laissée entendre qu’entre le corps et l’âme, il y avait une sorte de décalage dû au choc provoqué par les interventions du monde extérieur et, que dans ce cas précis, c’était l’utérus qui comprenait trois jours trop tard qu’il n’y avait plus rien à nourrir, qui baissait les bras pour tout laisser tomber. On m’a dit qu’en tenant à la vie le corps n’allait pas toujours dans le même sens que nous. 23 »

« Quand les restes sont arrivés, je me suis agenouillée en remontant ma robe de chambre sur mes hanches. J’ai placé sous moi un pot en verre pendant plus de deux heures pour tout récolter. De ma vie, je n’avais jamais tenu autant à un déchet. La dernière fois que j’avais eu ce genre de comportement, ce devait être pendant mon enfance, quand j’avais conservé pendant des mois au fond d’un congélateur un oiseau trouvé mort dans la cour de mon école primaire. Je me souviens que ma mère avait fini par le trouver et qu’avec l’oiseau couvert du blanc du frimas, elle avait jeté la totalité du contenu du congélateur pour ensuite me prévenir qu’on avait tort de s’attendrir sur les oiseaux, puisqu’ils étaient vecteurs de microbes ; ma mère se méfiait des belles choses, pour elle la beauté était un écran de fumée derrière lequel se trouvait toujours un opportuniste ou, pire, un prédateur. D’ailleurs, quand elle t’a vu pour la première fois, elle a eu un mouvement de recul devant ta beauté qui bousculait les gens partout où tu allais, à cause de ça elle ne t’a jamais porté dans son cœur. 24 »

« Après deux heures passées sur mon pot en verre ce soir-là, j’ai considéré que le travail avait été fait et je l’ai refermé d’un couvercle. À première vue, on aurait pu croire à de la confiture de cassis ou de cerises, mais en regardant de près, ça ne ressemblait à rien de connu. D’instinct on pouvait savoir que c’était du côté de la viande, par la texture on savait aussi que ça faisandait, en secouant très fort, ça faisait un sale bruit, ça avait le poids des corps morts. J’ai laissé ce soir-là venir les larmes qui n’étaient pas venues à la clinique ; quand on est une femme trop soucieuse de son apparence, les larmes ne soulagent pas, elles défigurent. Devant le pot je n’ai bientôt plus su quoi faire, en tous les cas je n’ai pas prié, les gens qui prient sont des prétentieux, ils se croient intéressants. De toute façon il ne sert à rien aux hommes de prier puisque la Vierge Marie le fait pour eux, dans la prière on dit bien sainte Marie Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs. Quand j’étais petite, il est possible qu’en priant trop pour moi mon grand-père ait inversé les bienfaits de ses prières, qu’il ait épuisé le ciel et que, par exaspération, on m’ait jeté un sort de là-haut ; il est possible que ce soit à cause de lui si tu es venu à moi. Ce soir-là la quantité de sang dans le pot m’a étonnée. Pour moi, c’était le signe d’une fertilité qui n’avait rien à faire de mes drames intérieurs et ça m’a troublée, il me semblait que la vie devait se plier à mes ordres, qu’elle devait se mettre en lien avec mes états d’âme. 25 »

« Si j’avais été un peu plus folle, je l’aurais mangée. Ce soir-là j’ai compris beaucoup de choses, par exemple que l’âme n’existait pas et que les hommes se racontaient beaucoup d’histoires pour rester debout devant la mort. Avant on payait d’avance pour sa place au paradis, alors qu’aujourd’hui, on prévoit sa congélation pour ensuite attendre le jour de sa résurrection. 26 »

« Venant de toi, l’âme du bébé aurait fait plier la matière du monde et m’aurait fait entendre ta voix. J’ai fait ce soir-là comme les petits enfants devant leurs gâteaux d’anniversaire, je m’en suis mis plein les mains et avec mes doigts, j’ai fait des petits dessins sur la planche, j’ai fait des tic tac toe, j’ai joué au pendu. Si mon grand-père m’avait vue, il en serait mort une deuxième fois. 27 »

15 Nelly Arcan, Folle, p. 88.

16 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 8.

17 Nelly Arcan, L’Enfant dans le miroir [inédit]

18 Nelly Arcan, Folle, p. 67.

19 Nelly Arcan, Folle, p. 68.

20 Nelly Arcan, Folle, p. 71.

21 Nelly Arcan, Folle, p. 72.

22 Nelly Arcan, Folle, p. 73.

23 Nelly Arcan, Folle, p. 75.

24 Nelly Arcan, Folle, p. 78.

25 Nelly Arcan, Folle, p. 79.

26 Nelly Arcan, Folle, p. 81.

27 Idem.



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