L’identité

1. Crise et quête d’identité

Le fil narratif, chez Nelly Arcan, s’apparente souvent à une quête identitaire où le personnage est confronté au vertige de son identité, vertige qui a beaucoup à voir avec la définition de Kundera : « [avoir le vertige, c’est] être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse, on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner ». 1

Le sentiment de faiblesse et d’insuffisance sont des composantes essentielles de la psyché des personnages d’Arcan, qui sont souvent aux prises avec une tension entre leur moi et un idéal social. De cette tension naît un sentiment d’infériorité : le sujet à l’impression de ne pas convenir aux modèles sociaux et, plus particulièrement, à l’idéal de beauté.

Pour l’auteure, il existe deux types d’individus : ceux qui rayonnent et ceux qui souffrent de « crises de petitesse », c’est-à-dire ceux dont le moi n’est pas à la hauteur de l’idéal social. Ces derniers sont des êtres dont l’ego est fragilisé, des êtres en perpétuelle insécurité identitaire qui acceptent mal ou pas du tout l’image qu’ils projettent.

« Il y a plusieurs sortes d’égocentrisme, le triomphant et le défaillant. Le mien renvoie à une fragilité telle, que j’ai constamment besoin de me regarder et d’être regardée, d’être rassuré sur tout. 2 »

« Ma folie te dépassait, elle te jetait par terre. Tu détestais ma façon de me déclarer faible et de parler des autres en termes de danger, tu disais que pour moi les autres rayonnaient trop et que je devais m’en protéger en les regardant de loin. D’ailleurs au Bily Kun, j’avais tendance à finir les soirées dans un coin, en moi il y avait un élan naturel de retrait, la génuflexion venait toute seule. 3 »

« Quand on me lit, on peut penser que je suis une bitch. Pas du tout ! Dans le règne animal, je fais partie des dominés ! 4 »

« Car mes misères sont petites vues à l’échelle mondiale. Cette petitesse fait aussi partie de ma honte. Être misérable, c’est ramper dans le cliché d’une robe de chambre fanée. Mes misères sont une comédie jouée dans le costume de la souffrance : la robe de chambre, substitut des bras maternels, étreinte de la routine, présence émasculée, doucereuse, du jour le jour. 5 »

C’est l’ère de l’individualisme qui inspire et définit ces types de personnalités : l’extrême conquérant et le suicidaire résigné et reclus. Dans Paradis, clef en main, l’auteure justement dépeint ces deux types, aux antipodes : la mère, personnage flamboyant, chef d’entreprise ambitieuse, qui est caractérisée par la force, la détermination, la réussite ; et sa fille, qui vit sa vie par défaut en attendant qu’on la délivre, qui n’est qu’échec.

« Personne n’avait jamais mis des mots sur ce qui me manquait, plutôt sur ce que j’avais : une dépression, de la misère, la peur des autres, de la difficulté à socialiser. Quelque chose qui manque, c’est dur à voir, c’est difficile à dire. 6 »

1 Milan Kundera, L’Art du roman, Paris, Gallimard, « Folio », 1995, p. 48.

2 Sofa, hiver 2004-05.

3 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 9.

4 La deuxième vie de Nelly Arcan, Mélanie Saint-hilaire, L’Actualité, 15 septembre 2007.

5 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

6 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, Montréal, Coups de tête, 2009, p. 100.

2. Image de soi et regard des autres

La construction identitaire passe par la reconnaissance, c’est-à-dire une image positive de nous-mêmes qui nous est renvoyée par notre entourage. Nelly Arcan a souvent expliqué être profondément complexée, et ce, depuis l’adolescence. Nombre de ses textes (Putain, La Robe, L’Enfant dans le miroir, La Honte) décrivent cette obsession du regard de l’autre, un regard qui, s’il n’est pas profondément positif, est toujours générateur de complexes :

« Et pour le moment, je suis parfaitement faite avec mes vingt ans et mes yeux bleus, mes courbes et mon regard par en dessous, mes cheveux blonds, presque blancs à force d’être blonds, mais la vie ne prend pas dans tout ça, alors comment marcher sans m’effondrer sous les regards qui me dardent, des regards qui me renvoient à ce que je n’arrive pas à voir dans le miroir, ces miroirs traqueurs dans les boutiques et les cafés […]. 7 »

« J’étais d’ailleurs très jolie à ce moment, la puberté n’avait pas encore fait ses ravages et je ne pensais pas à maigrir, j’avais déjà un soutien-gorge que je remplissais de mouchoirs, deux dans chaque bonnet, car dans mon empressement à devenir une femme je ne croyais pas possible que mes seins puissent ne pas être de la même taille, je ne savais pas que grandir avait un poids qui pouvait ne pas se répartir également. […] Quand j’étais petite, j’étais la plus belle et on m’appelait les yeux bleus, voilà les yeux bleus qui arrivent, voilà les yeux bleus qui pleurent, j’étais un beau rêve qui rend nostalgique toute la journée jusqu’à la nuit suivante, et toute la journée on repense au rêve en se disant qu’il aurait mieux valu y rester, que le déroulement des saisons y était plus près de ce qu’on désire, que la vie devrait ressembler à ça plutôt qu’à autre chose […]. 8 »

« […] maman, papa, dites-moi qui est la plus belle, ce n’est pas moi, certainement pas, mon nez, mes seins et mes fesses, que puis-je en faire sinon les répandre de par le monde, les offrir à la science, les déporter dans le cabinet d’un chirurgien, que puis-je faire de moi sinon me tenir loin de ce qui est venu à bout de ma mère, au bout du désir de mon père, et si je me crois laide, c’est peut-être à cause de toutes ces filles, enfin il me semble, à cause de ces schtroumpfettes de magazines empilés là qui me défient de les détailler, une par une et toutes les mêmes, les schtroumpfettes à la télé et dans les rues, ces jeunes poupées de quatorze ans qui annoncent la nouvelle crème pour les rides, leur petit nez et leurs lèvres pulpeuses, leurs fesses bronzées et leurs mamelons durcis qui pointent sous le chemisier ouvert, sont-elles assez jolies, vous dites oui je le sens, et ce n’est pas une question […]. 9 »

« Puis à l’adolescence vinrent les hormones, l’acné, les poils, la perte des cheveux de moins en moins blonds, la disgrâce de son origine génétique, qui laissa inexorablement se développer, en haute définition, le nez en poire de son grand-père, la peau couperosée et les lèvres minces de sa mère, les cheveux crépus de son père. À la puberté Nelly devint un corps. Son angélisme fut frappé des marques diaboliques d’une loterie perdante, comme l’alignement des planètes de Caroline, qui croyait en l’astrologie et aussi en la voyance. Les imperfections des deux lignées génétiques, maternelle et paternelle, s’étaient donnés rendez-vous sur sa personne pubère, avaient attendu ses douze ans pour éclore. Nelly abandonna successivement le patin, puis le piano, puis se retira de toutes les activités qui n’étaient pas ses études. Elle s’enferma dans sa chambre pleine de musique rock, de Heavy Metal, où, un casque d’écoute sur les oreilles, elle imaginait qu’elle était un homme, tous les chanteurs rock. Elle enviait les adolescentes qu’ils baisaient, et qui s’amassaient, hurlantes, suppliantes, autour d’eux. 10 »

« C’est quelques années plus tard qu’est venue la révélation dans mon propre regard des imperfections qui ont creusé un fossé entre moi et le monde ; il paraît qu’au moment de la puberté le sexe des femmes qui s’ouvre marque un point de non-retour dans la vie, il paraît que l’ouverture du sexe donne une tout autre perspective sur les choses. C’est une fois devenue grande que les miroirs me sont arrivés en pleine face et que devant eux je me suis stationnée des heures durant, m’épluchant jusqu’à ce qu’apparaisse une charcuterie tellement creusée qu’elle en perdait son nom. À force de se regarder on finit par voir son intérieur et il serait bien que tout le monde puisse le voir, son intérieur, son moi profond, sa véritable nature, on arrêterait peut-être de parler de son âme, de son cœur et de son esprit, on parlerait plutôt de poids et de masse, de texture et de couleur, on parlerait de la terre, on en finirait avec nos affinités avec le ciel et nos aptitudes à s’envoler, on cesserait peut-être de se croire immortels. 11 »

« [E]n m’enlaidissant je suis entrée dans la période du plus grand sérieux de la beauté à tenir devant les autres, c’est en devenant laide que j’ai eu la certitude d’avoir été belle. […] Ma mère a tout de suite vu dans ma peau grasse sa propre peau d’enfant malheureuse. Elle a décidé de prendre l’affaire en main ; un jour elle m’a dit que sa propre mère avait négligé cet aspect de sa personne alors qu’elle était au bord de la puberté, alors qu’elle était au bord du gouffre de son sexe en train de s’ouvrir d’où une fois tombé on ne sort jamais vraiment, le fond du sexe au fond duquel on passe sa vie à regretter la période mate de l’enfance. À dix ans j’ai commencé à consulter des dermatologues qui ont été les premiers d’une longue série de spécialistes, mes problèmes de peau ayant entraîné des problèmes psychologiques qui m’ont menée chez des psychologues, des psychiatres et plus tard chez des psychanalystes. 12 »

« Vers les douze ans j’ai grandi et grossi très rapidement, j’avais l’appétit démesuré et ma peau s’est mise à luire de plus belle. C’est en consultant des dermatologues qui pointaient tous du doigt mon alimentation que j’en suis arrivée à faire le lien entre la graisse qui se trouvait à l’intérieur de mon corps et celle qui apparaissait à la surface de ma peau ; j’en suis arrivée à la conclusion que si je parvenais à faire tarir cette source de graisse interne qui se frayait un chemin vers la sortie, par mes pores de peau déjà énormes, agrandis par cette marée qui se pressait au dehors, ma peau finirait par s’assécher comme un buvard ; c’était simple, c’était logique, un jour viendrait fatalement où à la place du sang il y aurait un désert sous ma peau. Le corps sans graisse composé uniquement de peau et d’os, sans rien entre les deux, que des fibres sèches, que des membranes rocailleuses, ne fournirait plus rien en excès et les différentes couches de mon épiderme ne pourraient plus tremper que dans cette absence, dans cette pureté minérale ; pour me soigner il fallait que je me momifie et je suis donc devenue anorexique. 13 »

« Être complexée à vingt ans, c’est un luxe, à trente ans, c’est un pacte avec le désespoir. 14 »

7 Nelly Arcan, Putain, Paris, Seuil, « Points », 2002 [2001 pour la première édition], p. 23.

8 Nelly Arcan, Putain, p. 73.

9 Nelly Arcan, Putain, p. 35-36.

10 Nelly Arcan, La Honte [inédit].

11 Nelly, L’Enfant dans le miroir [inédit]

12 Idem.

13 Idem.

14 Le Journal de Montréal, 25 août 2007.

3. Haine de soi

Nombre de personnages sont profondément insatisfaits de l’image que leur renvoie le miroir et cultivent comme dans Putain, Folle, À ciel ouvert ou L’Enfant dans le miroir une véritable haine de soi. Dans La Robe, la narratrice confesse même être dévorée par son propre reflet dans le miroir.

« Toute ma vie, toute ma sainte vie sale et trop sage, plate à mort, toute ma vie en regardant la photo, convaincue par l’image trompeuse, j’ai été minée par le poison de la gêne, envahie par un embarras crasse comme une nausée longue de vingt-cinq ans, un vertige devant un méfait, un dommage à moi-même et à la face des autres jamais nommé, parce que je croyais que c’était ma merde que je tentais de retenir. Je croyais avoir déféqué dans ma culotte remplie d’une défécation impromptue et empêchée de descendre le long des jambes pour sortir en bas, aux pieds. Ma merde imaginaire m’a embarrassée pendant vingt-cinq ans. C’est drôle, quand on y pense. 15 »

« Aujourd’hui, je ne sors plus de ma robe de chambre, que pour la laver. Quand je la lave, je reste nue. Mon corps m’écœure, la vision même fugace de mon reflet dans le miroir, quand je passe devant, est un sacrifice qui s’impose. 16 »

« Ce n’est pas parce qu’on veut mourir qu’on doit laisser puer la peau de sa mère. 17 »

« Ça n’a pas toujours été comme ça. Je n’ai pas toujours pensé comme ça. Vouloir mourir ce n’est pas naturel tout de suite, ce n’est pas donné tout de suite à la naissance. Vouloir mourir dépend de la vie qu’on a menée. C’est une chose qui se développe et qui arrive quand on est mangé par son propre reflet dans le miroir. Se suicider, c’est refuser de se cannibaliser davantage. 18 »

15 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

16 Idem.

17 Idem.

18 Idem.



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