De l’impératif de beauté à l’acharnement esthétique

« Le souci de sa propre image, voilà l’incorrigible immaturité de l’homme. »

1 Milan Kundera, L’Immortalité



Les textes de Nelly Arcan décrivent une certaine lassitude des personnages devant l’impératif de beauté qui s’impose désormais à tous, quoique davantage aux femmes. Cette inégalité s’observe notamment dans les critères utilisés pour juger des hommes et des femmes dans nos sociétés : alors que l’on jugera généralement de la valeur d’un homme à sa l’aune de sa réussite professionnelle, on jugera immanquablement la femme sur sa beauté et sa jeunesse.

Cette inégalité se matérialise également dans l’univers de la publicité, où la femme est toujours représentée sous des formes stéréotypées : jeune, pulpeuse, attirante, filiforme, etc. La beauté est stéréotypée et sexualisée : elle est faite de canons et basée sur la provocation du désir. L’auteure oppose ce type de beauté à une autre, plus pure, ingénue et candide : la beauté des enfants.

« Quand j’étais petite je me voyais peu, je n’avais pas le temps. En un éclair de merveille du monde je pouvais voir dans les miroirs des salles de bain d’adultes une tête blonde au regard bleu qui ne voulait rien d’autre que se saluer au passage, reconnaissance à la va-vite par-dessus laquelle je m’adressais la plupart du temps une grimace. C’était le bon temps de la beauté non faite de canons, la beauté non imprégnée du sexe des hommes, celui de la facétie, de l’autodérision où l’on se trouve à son aise devant les traits de son visage qui deviendront un jour ingrats ; c’était le temps où ça fait plaisir de s’enlaidir, pour rire ; c’était le temps d’avant la dramatisation du visage où tout est à remodeler, le temps d’avant le temps de l’aimantation, du plus grand sérieux de la capture des hommes. 1 »

1 Nelly Arcan, L’Enfant dans le miroir [VERSION INÉDITE]

1. Des images comme des cages

Selon Arcan, nous vivons au quotidien dans un océan d’images et de représentation qui reproduisent ad nauseam les clichés d’un certain idéal de la beauté féminine. Pour les femmes, il est extrêmement difficile de vivre sans se soucier de ces images, et leur répétition finit par créer des obsessions. Les images aliénantes, explique Nelly, deviennent des cages ; elles enferment la femme dans une vision stéréotypée d’elle-même.

« Elle avait envie de parler des images comme des cages, dans un monde où les femmes, de plus en plus nues, de plus en plus photographiées, qui se recouvraient de mensonges, devaient se donner des moyens de plus en plus fantastiques de temps et d’argent, des moyens de douleurs, moyens techniques, médicaux, pour se masquer, substituer à leur corps un uniforme voulu infaillible, imperméable, et où elles risquaient, dans le passage du temps, à travers les âges, de basculer du côté des monstres, des Michael Jackson, des Cher, des Donatella Versace. Dans toutes les sociétés, des plus traditionnelles aux plus libérales, le corps des femmes n’était pas montrable, enfin pas en soi, pas en vrai, il restait insoutenable, fondamentalement préoccupant. 2 »

En entrevue, Arcan soutient que la force des images et leur emprise sur les femmes poussent ces dernières à vouloir s’y conformer à tout prix, à défaut de se retrouver exclues.

« Regardez le nombre d’images de la femme, de son corps, la dimension très sexuelle de ces images. Je trouve que c’est une aliénation. Beaucoup souffrent de l’emprise de ces images-là. Cela peut empoisonner la vie en rendant mal dans sa peau. Cela mène à la chirurgie plastique, car les femmes sont constamment insatisfaites d’elles-mêmes. Dans cette société de consommation, les femmes achètent leur propre beauté. Ce sont des thèmes que j’aborde constamment. 3 »

Pour l’auteure, cette obsession proprement occidentale du corps et de la beauté est plus qu’un travers : c’est une véritable maladie qui ronge notre civilisation.

« Je commence à penser que c’est l’Occident qui est malade, avait-elle repris. Je crois que c’est l’Orient qui en fait la plus belle démonstration. »

« — C’est vrai que les Occidentales passent de plus en plus par la chirurgie plastique, même si ce n’est pas d’un coup et à toute vitesse comme les Asiatiques. »

« — Je suis certaine que tous les jours en Occident des femmes sont défigurées. Par leur propre empressement. Par exagération.  4 »

C’est dans cette optique d’obsession pour le corps qu’il faut comprendre la chirurgie plastique, qui mène à l’acharnement esthétique. Nelly Arcan aborde ces sujets dans plusieurs de ces romans, et plus particulièrement dans À ciel ouvert. Le livre raconte l’histoire de deux femmes en guerre permanente avec leur propre image et qui multiplient les interventions chirurgicales pour tenter d’atteindre l’idéal d’un corps parfait.

« Julie avait regardé Rose avec attention parce qu’elle en jetait plein la vue. Cette femme était vraiment belle, mais d’une façon commerciale, industrielle, avait-elle noté sans la juger puisqu’elle en faisait elle-même partie, de cette famille de femmes dédoublées, des affiches. Malgré sa jeune trentaine Rose était, comme Julie, passée plusieurs fois par la chirurgie plastique dont elle reconnaissait tous les signes, même les plus petits, qui indiquent souvent que quelque chose a disparu, que les saletés de la vieillesse ont été rayées de la surface du corps : le front statique, le contour de l’œil lisse, sans ridules même sous la pression de la lumière du jour ; l’arête du nez marquée, mais si peu par la cassure de l’os rendu très droit et affûté, les lèvres comme enflées, arrondies, entrouvertes, des lèvres en fruit de magazine. Les seins se remarquaient davantage parce que c’était une partie de Rose qui n’avait pas été effacée, qui avait au contraire été emplie, sans démesure, d’une rondeur ferme, haut accrochée et qui donnait l’impression que ses seins étaient un sexe bandé. »

« De voir Rose avait mis le doigt sur quelque chose en elle, sur une cicatrice de cœur manquant. Physiquement elles se ressemblaient, c’est vrai, mais cette ressemblance en indiquait une autre, cachée derrière, celle de leur mode de vie consacré à se donner ce que la nature leur avait refusé ; Rose et Julie étaient belles de cette beauté construite dans les privations, elles s’en étaient arrogé les traits par la torsion du corps soumis à la musculation, à la sudation, à la violence de la chirurgie, coups de dé souvent irréversibles, abandons d’elles-mêmes mises en pièces par la technique médicale, par son talent de refonte. Elles étaient belles de cette volonté féroce de l’être. 5 »

« La chirurgie plastique a quelque chose de centripète, d’autarcique, se disait Rose, qui attendait comme les autres la même chose que les autres, assise dans l’antichambre de toutes les blessures exigées par la beauté, douleurs en migration vers le merveilleux comme autant de chenilles garanties, après gestation, en papillons colorés, qui avaient cependant besoin de se faire booster tous les six mois pour garder leurs couleurs, pour ne pas battre de l’aile. 6 »

L’acharnement esthétique se conjugue avec l’expérience de la douleur, de la mutilation et de la privation, comme si les femmes avaient si bien intégré la maxime : Il faut souffrir pour être belle.

« […] ne pas manger ce dernier tiers pour habiter mon corps d’adolescente le plus longtemps possible, ma petitesse de schtroumpfette qui aime faire gonfler ses lèvres avec du silicone, les lèvres et les seins, avoir ce que ma mère n’a jamais eu, des lèvres et des seins, et le tiers d’une assiette multipliée par trois cent soixante-cinq jours font cent vingt assiettes en moins à digérer, et ce n’est pas tout, car il y a l’exercice physique, il y a la gym, le centre d’entraînement où on trouve des appareils spécialement conçus pour raffermir le ventre, les fesses et les cuisses, là où se concentrent plus de quatre-vingts pour cent de la masse graisseuse, et je dois y aller trois fois par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi, un jour pour le ventre, l’autre pour les fesses et le dernier pour les cuisses […]. 7 »

« Vois comme je fais bander les hommes dans la salle, vois comme je ne suis que ça, infiniment bandante, infiniment déshabillée, et pendant que tu te bats pour que justice soit faite je cours les boutiques et les chirurgiens et, car il ne sert à rien d’avoir du courage lorsqu’on est vieille, et puis la jeunesse demande tellement de temps, toute une vie à s’hydrater la peau et à se maquiller, à se faire grossir les seins et les lèvres et encore les seins parce qu’ils n’étaient pas encore assez gros, à surveiller son tour de taille et à teindre ses cheveux blancs en blond, à se faire brûler le visage pour effacer les rides, se brûler les jambes pour que disparaissent les varices, enfin se brûler toute entière pour que ne se voient plus les marques de la vie, pour vivre hors du temps et du monde, vivre morte comme une vraie poupée de magazine en maillot de bain, comme Michael Jackson dans la solitude de sa peau blanche, enfin mourir de n’être jamais tout à fait blanc, tout à fait blonde. 8 »

« De voir Rose avait mis le doigt sur quelque chose en elle, sur une cicatrice de cœur manquant. Physiquement elles se ressemblaient, c’est vrai, mais cette ressemblance en indiquait une autre, cachée derrière, celle de leur mode de vie consacré à se donner ce que la nature leur avait refusé ; Rose et Julie étaient belles de cette beauté construite dans les privations, elles s’en étaient arrogé les traits par la torsion du corps soumis à la musculation, à la sudation, à la violence de la chirurgie, coups de dé souvent irréversibles, abandons d’elles-mêmes mises en pièces par la technique médicale, par son talent de refonte. Elles étaient belles de cette volonté féroce de l’être. 9 »

Dans À ciel ouvert, l’obsession de la jeunesse atteint des extrêmes quand Rose, pour retrouver son corps d’enfant, va jusqu’à pratiquer une opération pour resserrer les parois de son vagin et ainsi donner l’impression d’être encore une jeune femme tout juste pubère.

« Une technique au laser, qui rend plus étroit l’intérieur du vagin par cautérisation. C’est une pratique de plus en plus courante. Mais ce n’est pas tout. Elle voulait aussi que je lui opère les petites lèvres de sorte qu’elles soient absorbées par les grandes. Comme un sexe de petite fille. 10 »

2 Nelly Arcan, À ciel ouvert, Paris, Seuil, « Points », 2010 [2007 pour la première édition], p. 184.

3 L’Écho républicain, 28 septembre 2007.

4 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 170.

5 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 15-16.

6  Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 96.

7  Nelly, Putain, p. 94.

8  Nelly, Putain, p. 101.

9  Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 15.

10  Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 171.

2. Un voile de contraintes

L’idéal érotique, jeune et sensuel du corps féminin impose un modèle de représentation qui devient une cage. Comme l’explique Nelly Arcan, à trop vouloir être belle et se conformer à cet idéal, les femmes tombent dans l’acharnement esthétique, qui est une perversion du désir d’être belle. En cherchant trop à être parfaites, elles recouvrent leur corps d’un voile de contraintes.

« L’acharnement esthétique, soutenait Julie, recouvrait le corps d’un voile de contraintes tissé par des dépenses extraordinaires d’argent et de temps, d’espoirs et de désillusions toujours surmontées par de nouveaux produits, de nouvelles techniques, retouches, interventions, qui se déposaient sur le corps en couches superposées, jusqu’à l’occulter. C’était un voile à la fois transparent et mensonger qui niait une vérité physique qu’il prétendait pourtant exposer à tout vent, qui mettait à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage. 11 »

Ce voile de contrainte, images aliénantes qui enferment la femme dans une vision stéréotypée d’elle-même, est ce que l’auteure nomme la burqa de chair.

« La femme occidentale est un sexe, un être dont le corps entier, avec ce qu’il contient d’énergie vitale, est totalement travaillé, sculpté, pensé pour la captation du désir des hommes. Cette exigence de captation vient de l’intérieur des femmes, elle est en quelque sorte inhérente à la féminité, mais elle est surtout nourrie par un commandement social répété à travers le foisonnement des images sexuelles commerciales, qui deviennent un impératif, la seule façon d’être. Je les appelle les femmes vulves, des femmes qui se recouvrent de leur propre sexe comme une peau de cuir qu’elles étalent sur la surface du corps et qui finit par le cacher. La femme occidentale est un sexe derrière lequel elle disparaît, alors que la femme voilée par la burqa, la vraie, est aussi un sexe, que l’on recouvre de la tête aux pieds, pour le faire disparaître. 12 »

« Mais tout cela allait changer selon les prédictions de Julie, attentive aux transformations de son époque où tous finiraient par se rejoindre en égalité, et en brutalité. Le corps des hommes, même celui des hétérosexuels, entrerait en féminisation, se couvrirait d’impératifs, d’exigences, de commandements, de produits qui seraient les même que ceux des femmes, mais enrobés d’une autre manière, avec d’autres couleurs, le rouge, le brun, le vert, le bleu marine, le gris et le noir. La différence entre les hommes et les femmes ne se remarquerait plus que sur l’emballage de leurs produits de beauté respectifs, et qui sait si le sexe des hommes ne cesserait pas de bander tout à fait pour imiter celui des femmes en se consacrant à sa propre image, captée dans le miroir, montrée et cachée par cette burqa vicieuse d’illusionniste, cette poudre aux yeux vendue à fort prix. 13 »



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