Médias

Nelly Arcan a connu les hauts et les bas, les joies et les malheurs de la célébrité. Le monde médiatique s’est d’abord enflammé pour cette jeune écrivaine québécoise inconnue et mystérieuse publiée aux prestigieuses Éditions du Seuil. Immanquablement, les médias ont fait leurs choux gras de ce conte de fées littéraire et se sont intéressés à l’auteure et aux aspects scabreux et sulfureux de son livre.

Pendant les premiers mois après la sortie de Putain, nombre d’articles consacrés à l’auteure ont cherché à faire la lumière sur ce roman prétendument autofictionnel et à distinguer le vrai du faux. Nelly Arcan est restée très ambiguë sur le sujet et n’a jamais cherché à répondre clairement aux demandes des journalistes ; l’auteure a d’ailleurs parfois même tenu un double discours en avouant en France, sur le plateau de Tout le monde en parle, que ce qui était écrit dans son livre était vrai, alors qu’elle affirmait plutôt le contraire ici. Éditions du Seuil. Immanquablement, les médias ont fait leurs choux gras de ce conte de fées littéraire et se sont intéressés à l’auteure et aux aspects scabreux et sulfureux de son livre.

Cette anecdote témoigne de la relation équivoque que Nelly Arcan entretenait avec les médias en général, jouant à la fois le jeu de la promotion tout en en dénonçant les travers. Elle a particulièrement décrié le côté spectaculaire, racoleur et peu scrupuleux de certains médias, transformant le monde médiatique en une arène où des lions s’amusent à dépecer des personnalités publiques.

Sur le plan des journaux papier, la quantité de commentaires s’apparente à un immense bla-bla qui corrompt inévitablement le message que cherche à véhiculer l’artiste. Beaucoup de journalistes ne se sont pas intéressés au contenu des livres, se concentrant sur l’aspect spectaculaire ou sensationnel pour mousser les ventes.

« C’est dommage que les gens parlent d’avantage du contenant que du sujet de mon livre, mais ce n’est pas mon problème. Ce n’est pas moi qui m’expose, ce sont les caméras de télévision qui viennent me chercher. 1

« Selon toi, le monde des médias ressemblait beaucoup au milieu de la prostitution, les journalistes étaient comme les clients qui aiment découvrir la chair fraîche, quand ils tombaient sur un nouveau jouet, ils le mettaient en circulation, ils se le passaient entre eux. 2

« Souvent on reprenait sur la chaîne radiophonique de Radio-Canada tes propos parus le matin dans Le Journal sans prendre la peine de te citer, on s’appropriait ton bien ; dans ton monde, la circulation frauduleuse d’informations était monnaie courante. 3

C’est avec le temps, explique Nelly Arcan, que l’on peut réellement découvrir une œuvre, en faire l’expérience objective loin du bruit et des commentaires.

« Les deux aspects de la vie d’un livre, la gestation jusqu’à la naissance et ensuite la mise en liberté de l’ « enfant » lâché dans l’arène, ou soi-même en tant que livre, ne se heurte que pour un temps. Les livres ne s’en trouvent pas affectés à long terme – la corruption, s’il y en a une, demeure momentanée, les livres restent physiquement les mêmes et sont ensuite lus dans le passage des années sans cette mémoire polluante où l’image médiatique vient se plaquer sur le texte. J’ai aussi compris sur le tas que le message à transmettre, dans les médias, eh bien ! On doit y renoncer. Le message qui se déploie dans l’écriture (qui est toujours paradoxal par ailleurs) ne peut pas être délivré dans l’instantanéité, dans ces flashes, ces « mouches à feu » par lesquels les auteurs sont appelés à se promouvoir. 4

L’autre défaut des médias tient à leur unilatéralité et à la totale absence de contrôle qu’a une personne publique sur sa propre image.

« Des années plus tard, j’ai également refusé de regarder les émissions de télé où je suis passée parce qu’il n’y a rien de pire que de ne pas avoir le contrôle sur sa propre image qui bouge ou sur ce qui se montre comme des rougeurs au visage qui défont la portée des mots, ou encore sur ses mots qui partent de travers pour trop en dire et tomber du mauvais côté de ce qu’ils veulent dire. À la télé, on se voit dans le sentiment de la catastrophe comme on voit son enfant passer sous une voiture, ensuite on ne pense plus qu’aux secondes d’avant la traversée du ballon dans la rue où il aurait fallu intervenir. 5

|   1. L’expérience québécoise de Tout le monde en parle

Au mois de septembre 2007, Nelly Arcan est invitée à l’émission Tout le monde en parle, concept français importé au Québec et véritable messe dominicale de la télé québécoise. La formule de l’émission est bien connue, les animateurs se concentrent plus sur les à-côté, les petites déclarations chocs et la vie privée que sur l’œuvre en question. L’entrevue de Nelly Arcan n’échappe pas à cette logique : elle ne concerne jamais le contenu du livre mais s’attarde sur des sujets scabreux, sexuels et vendeurs (les amours saphiques dans les bars, la robe osée de l’invité, etc.), le tout mené dans une ambiance de complicité masculine. Tout au long de l’entrevue, les deux animateurs ne cessent de rappeler à Arcan qu’il est paradoxal de combattre le culte de l’image féminine si on en est soi-même un produit. Jamais les animateurs n’ont fait la différence entre l’écrivaine et la personne, voire entre la narratrice du livre et son auteure. L’absence de débat, la complaisance de l’humoriste et l’ambiance de guet-apens auront profondément marqué Nelly Arcan, qui consacrera deux textes à l’événement : une chronique dans l’hebdomadaire Ici et un texte jamais publié intitulé La Honte.

« Une entrevue étrange empreinte de malaise, a-t-on remarqué dans certains journaux. Un chien dans un jeu de quilles. Une bête traquée dans une robe de soirée – qui a d’ailleurs déterminé l’orientation de l’entrevue. Qui a constitué l’unique sujet (ou presque) de l’entrevue. C’était prouver par l’absurde que le propos de mon dernier livre, où les femmes sont perçues comme des images (par elles-mêmes aussi, j’en conviens) décrit un phénomène de société. D’époque. Donc pas que personnel. Un col roulé n’aurait rien changé à ce monde-là, qui aurait continué son chemin, comme un grand. 6

[voir la vidéo]

1 Violaine Ballivy, « Maîtresse de l’illusion », Arts et vie.

2 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 54.

3 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 127.

4 Mélikah Abdelmoumen, « Liberté, féminité, fatalité », cyberentretien avec Nelly Arcan, Spirale, no 215, 2007, p. 34-37

5 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 191.

6 Nelly Arcan, « L’image », Ici, 20 septembre 2007.



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