Le nihilisme et la pulsion de mort

« Sur fond d’étoiles invisibles, je me suis souvent éteinte. Et la plupart du temps, quand ces gens de mon théâtre, leurs deux mains sur la bouche, quittent la scène, je ne sais plus quoi faire de moi, alors je recommence ailleurs à mourir, à être trouvé morte, et à être pardonné. Je recommence m’écraser ailleurs, comme un avion lancé dans le ciel qu’on a oublié d’entretenir, dans les environs. »

Nelly Arcan, La Robe.

« Il est beau de mourir de sa mort, d’une mort qui ressemble à sa vie. Et mourir est passivité, mais se tuer est acte. »

André Malraux, La Condition humaine



La littérature et les arts occidentaux entretiennent un certain idéal romantique du suicide. L’origine de cette vision est l’un des suicides les plus célèbres de la culture moderne : celui du jeune Werther, personnage du premier roman de Goethe, précurseur du romantisme européen. Le livre a connu dès sa sortie, en 1774, un succès fulgurant. Suite à la publication de l’ouvrage, une « fièvre de Werther » gagna l’Europe, les jeunes générations se prenant pour les protagonistes du livre, s’habillant comme eux, et allant même, pour les plus exaltés, jusqu’à commettre le geste fatal. Le texte de Goethe aura une grande influence sur de nombreux auteurs se déclarant du courant du Sturm und Drang (qu’on pourrait traduire par « tempête et élan ») et tendra, d’une certaine manière, à « légitimer » le suicide comme un geste romantique absolu. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir un certain culte se développer autour des artistes s’étant donné la mort.

Les représentations romantiques du suicide dans l’espace social et médiatique font toutefois souvent l’impasse sur la souffrance que vit ou qu’ont vécue au jour le jour les personnes suicidaires ainsi que leurs proches. Le geste qu’a posé Nelly Arcan ne doit pas nous faire oublier la douleur qu’elle a traînée toute sa vie, une douleur qui est relatée tout au long de son œuvre. Quiconque a lu les quatre livres d’Arcan est tout de suite frappé par cette évidence : la mort et la douleur y sont omniprésents.

Dès son premier texte Putain, l’auteure évoque déjà l’inéluctable fin qui l’attend :

« Et si je meurs avant mon suicide, c’est qu’on m’aura assassinée, je mourrai entre les mains d’un fou, étranglée par un client parce que j’aurai dit un mot de trop ou parce que j’aurai refusé de parler, de dire oui c’est vrai, les putains sont des menteuses, de sales garces qui éblouissent les autres femmes, les emportant en masse loin de leur mari, vers un monde surpeuplé et sans famille, je mourrai d’avoir tu ce que je pense passionnément, ma contribution à ce qu’il y a de pire dans la vie1 […]. 1 »

« […] et j’y pense toujours lorsque je ne pense pas à mourir, et le fait de vouloir la mort a sans doute à voir avec ces scénarios de baise entre un père et sa fille travestis en scénarios de baise entre un professeur et son étudiante […]. 2 »

Nelly Arcan savait bien que, d’un point de vue médical, le suicide est souvent le terme de l’évolution d’une pathologie psychiatrique.

« […] je suis désolée, mais je n’aime pas employer le terme analysante pour désigner les femmes suicidaires qui se prostituent, je préfère dire qu’elles sont malades, c’est plus honnête et plus excitant aussi, être malade, c’est n’avoir rien à voir avec sa maladie et se laisser aller à gémir d’être ainsi malade, larver en toute légitimité, oui, je pense comme ma mère, mais je vous l’ai déjà dit mille fois, je suis ma mère […]. 3 »

1 Nelly Arcan, Putain, Paris, Seuil, « Points », 2002 [2001 pour la première édition], p. 87.

2 Nelly Arcan, Putain, p. 133.

3 Nelly Arcan, Putain, p. 98.

Folle

Folle s’inscrit dans la même lignée ; le texte est d’ailleurs une longue lettre d’adieu que la narratrice adresse à l’être aimé avant de se donner la mort. Ici, le suicide est évoqué dès les premières pages.

« Quand on s’est rencontrés la première fois à Nova j’allais avoir vingt-neuf ans sur le coup de minuit. Le problème entre nous était de mon côté, c’était la date de mon suicide fixée le jour de mes trente ans. 4 »

« D’avoir prévu ma mort depuis l’âge de quinze ans ne m’a protégée de rien cet hiver-là ; j’étais comme mon grand-père qui est mort à cent un ans dans des grimaces de défi lancé au monde invisible qui voulait s’en emparer. 5 »

La longue lettre se termine sur ces mots fatidiques :

« Cette lettre est mon cadavre, déjà, elle pourrit, elle exhale ses gaz. J’ai commencé à l’écrire le lendemain de mon avortement, il y a un mois.

Aujourd’hui, ça fait exactement un an qu’on s’est rencontrés.

Demain, j’aurai trente ans. 6 »

4 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 13.

5 Nelly Arcan, Folle, p. 126.

6 Nelly Arcan, Folle, p. 205.

À ciel ouvert

Dans le troisième roman de l’écrivaine, Charles, un des protagonistes, se jette du toit d’un immeuble après une crise de folie. Ici encore, le suicide est à replacer dans un contexte psychiatrique.

« Il s’était laissé tomber sans crier, sans résistance, il s’était laissé tomber comme on se laisse couler dans l’eau d’un lac, sans bruit, son corps partant à la renverse… 7 »

7 Nelly Arcan, À ciel ouvert, Paris, Seuil, « Points », 2010 [2007 pour la première édition], p. 250.

Paradis, clef en main

Le dernier roman de Nelly Arcan ne fait pas exception à la règle. Toutefois, même si le suicide traverse le roman de part en part et guide la trame narrative, il n’en constitue pas la finalité comme dans Putain, Folle ou À ciel ouvert. Le texte débute d’ailleurs après que la narratrice, Antoinette Beauchamp, suicidaire depuis son plus jeune âge, a tenté de mettre fin à ses jours par l’entremise d’une compagnie spécialisée en la matière. La tentative a été un échec, et Antoinette se retrouve alitée et paraplégique ; c’est dans ces conditions qu’elle livre ses mémoires. Le récit s’ouvre avec ces mots :

« On a tous déjà pensé se tuer. Au moins une fois, au moins une seconde, le temps d’une nuit d’insomnie ou sans arrêt, le temps de toute une vie. On s’est tous imaginé, une fois au moins, s’enfourner une arme à feu dans la bouche, fermer les yeux, décompter les secondes et tirer. On y a tous pensé, à s’expédier dans l’au-delà, ou à s’envoyer six pieds sous terre, ce qui revient au même, d’un coup de feu, bang. 8 »

« Au lieu d’être morte, je suis paraplégique : la différence n’est pas très claire. Vorace du haut, aphone du bas. Un esprit malsain dans une demi-portion. Une tête de femme folle dans une moitié d’homme. 9 »

8 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, Montréal, Coups de tête, 2009, p. 7.

9 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, Montréal, Coups de tête, 2009, p.32

1. La tristesse, le mal de vivre

L’écriture de Nelly Arcan a souvent été qualifiée d’écriture de la douleur et de la souffrance. En effet, presque tous les personnages qu’elle décrit sont habités d’une tristesse et d’un mal de vivre profond, un mal qui semble souvent incurable.

« Même si le succès de mon premier livre m’a permis de me faire une place comme écrivaine, ça ne m’a pas libéré de mon mal de vivre. J’ai même réussi à retourner mon succès contre moi, pour me tyranniser davantage […] Dans le fond, le processus d’autodénigrement qui est à l’œuvre dans Putain, il est là aussi dans ma vie. 10 »

« Je ne peux pas faire autrement. Je suis toujours dans la mélancolie quand j’écris. Je suis prise avec ça. Des gens me demandent pourquoi je n’écris pas des trucs joyeux, pourquoi il n’y a pas d’espoir dans mes livres. Ça fait parti de mon écriture. 11 »

« La vie est un scandale immune. Mais la vie, cette éblouissante déchéance, cet éclair phosphorescent qui part du ciel pour s’écraser au sol, qui crève le silence comme une condamnation à être, une sommation à voir le jour, à hurler sous la tape médicale dans le dos, à se lever et à marcher, à chier dans un pot et à grandir, à devenir plantation ou semence, homme ou femme, finira un jour par rebondir d’où elle a chuté, le Rien, le Grand Vide, le Ciel de mon père, l’horizon caché de toutes ses prières. 12 »

Dans les romans, cette douleur est généralement le fruit d’un legs familial, comme dans Putain, où la narratrice rend sa mère responsable de son état, ou encore dans Paradis clef en main, où la douleur morale s’inscrit plus largement dans la généalogie familiale.

« Sauf de mon oncle Léon, qui formait, aussi, un bouclier humain devant ma mère mitraille, et à qui je ressemblais psychologiquement, faute de lui ressembler physiquement, comme à ma mère. Deux jumeaux de tristesse, Léon et moi, amants de la douleur morale. 13 »

Dans Folle, la tristesse de la narratrice est provoquée par la rupture avec l’amant aimé et l’impossibilité de se projeter dans un futur amoureux.

« Tu m’aimais, mais tu détestais la tristesse sur mes lèvres fermées qui perdurait dans les moments heureux comme l’odeur du corps sous celle de la lavande. Bien sûr il m’arrivait de sourire, mais le sourire des gens tristes a toujours quelque chose de laborieux, il met du temps à venir, ça ressemble aux poulains à peine sortis du ventre de leurs mères qui tentent de tenir debout ; pour y arriver ils doivent s’y prendre à plusieurs reprises, et devant leurs mères désemparées, ils titubent, ils se cassent la gueule. Un jour d’anniversaire où j’avais dans les bras une nouvelle poupée, ma mère m’a frappée parce qu’elle en avait assez d’attendre la joie. Très tôt j’ai, compris que, dans la vie, il fallait être heureux ; depuis, je vis sous pression. 14 »

« La fin arrive quand on vit du sabotage de sa propre personne et quand, sous un soleil d’été, on souffre parce que le temps ne tient pas compte des états d’esprit. 15 »

« Aux hommes par exemple dont je me suis toujours foutue. Sauf de mon oncle Léon, qui formait, aussi, un bouclier humain devant ma mère mitraille, et à qui je ressemblais psychologiquement, faute de lui ressembler physiquement, comme à ma mère. Deux jumeaux de tristesse, Léon et moi, amants de la douleur morale. 16 »

Dans Putain encore, la douleur se rapproche du sentiment de dégoût et d’écœurement provoqué par la pratique de la prostitution et le manque de reconnaissance des clients.

« […] le désir qui cherche à s’assouvir par tous les moyens et la répétition de cet assouvissement, le désir qui se tient debout et qui n’a que faire de la douleur et du dégoût, des chichis et des larmes car il sait exactement de quoi il se nourrit […]. 17 »

10 Entrevue accordée au magazine Elle Québec, septembre 2004.

11 Idem.

12 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

13 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, Montréal, Coups de tête, 2009, p.31

14 Nelly Arcan, Folle, p. 144.

15 Nelly Arcan, Folle, p. 138.

16 Nelly, Paradis, clef en main, Montréal, Coups de tête, 2009, p.31

17 Nelly Arcan, Putain, p. 126.

2. La désincarnation

L’idée de « dépersonnalisation », ou désincarnation, renvoie à celle de perte d’unité substantielle de l’individu. C’est l’état dans lequel se trouvent souvent les personnages de Nelly Arcan. Dans Putain, Folle ou À ciel ouvert, les narratrices ne semblent jamais être bien présente dans leur corps et donnent l’impression de l’avoir abandonné sous les coups répétés de la vie.

« Sur le Web, il fait froid. Le Web est un portail sur la désincarnation, qui est un désert de glace sans fin. Le Web n’a pas de cœur. La désincarnation, c’est une bourrasque dans les yeux, un vent polaire qui cingle et fait claquer des dents. Se désincarner, c’est s’envisager de loin, dans la distance, du point de vue d’un autre. Avoir froid, c’est sentir son corps s’éloigner de son foyer et de la chaleur centrale que représente le cœur. Quand on peut voir son propre sexe ouvert devant soi et quand son sexe se met à se parler, à renseigner, à étaler ses produits, à donner son prix et ses disponibilités, on franchit une ligne. Au-delà la folie guette, gueule ouverte, si grande et profonde qu’elle donne le vertige. 18 »

La dépersonnalisation est une forme d’abandon de soi où les individus ne se reconnaissent plus eux-mêmes, un abandon qui caractérise particulièrement les personnalités suicidaires comme les narratrices des deux premiers romans et totalement désabusées comme Julie O’Brien dans À ciel ouvert.

« Il faut savoir parler pour jouer de ce dont on parle, et ainsi joue-t-il avec ce que je dis, remaniant mes phrases avec d’autres mots, et si je veux me pendre c’est pour qu’on me porte, pour ne plus avoir à mettre le pied à terre et m’abandonner à ma lourdeur de chienne tenue en laisse, le petit chiot mou de confiance qui se laisse prendre par la peau du cou par sa maman, mais oui, quelle découverte monsieur le psychanalyste, je n’y avais pas pensé, maintenant que j’ai saisi ce lien, je n’ai plus envie de me pendre, et peut-être que vous avez vous-même envie de me porter un peu, le temps de tenir cette laisse pour me traîner à vos pieds jusqu’à poser ma bouche sur votre sexe, oui monsieur le perroquet, vous avez bien cerné le motif de la dépersonnalisation que subit toute chose dans mon esprit, mon père est comme mes clients et mes clients sont comme mon père, ma mère est comme moi et je suis comme ma mère, mais oui c’est vrai que je finis par me perdre dans tous ces jeux de miroir, que je ne sais plus qui je suis à force d’être comme une autre et que je ne sais pas davantage qui vous êtes à force de vous prendre pour un autre, ce n’est donc pas me retrouver seule qui me fait peur mais de ne pas arriver à l’être […]. 19 »

« Quelque chose en moi n’a jamais été là. Je dis ça parce que ma tante n’a jamais pu voir mon futur dans ses tarots, elle n’a jamais pu me dire quoi que ce soit de mon avenir, même quand j’étais une enfant non ravagée par la puberté. Je suppose que pour certains, le futur ne commence jamais ou seulement passé un certain âge. 20 »

« En t’épiant j’ai pensé voilà comment vivent les gens, voilà ce qu’est la vie, et hors de tout doute, j’ai su que je devais mourir parce que je ne pourrais jamais vivre comme tu vivais, j’ai compris ce soir-là que toute ma vie mon corps s’était déplacé sans mon âme qui n’était jamais vraiment sortie du néant d’où ma naissance m’avait tirée. 21 »

« Ce n’est pas facile d’admettre que si la vie continue, ce n’est pas par choix, mais parce qu’on ne peut rien contre sa force organique qui se fraye un chemin en dehors de la volonté humaine, en dehors des injustices commises sur les plus petits comme les enfants pauvres dressés en soldats pour remplacer d’autres soldats dans des pays où tous les hommes sont déjà morts. 22 »

« Aujourd’hui Rose pouvait le dire, Julie était une femme qui s’ennuyait parce que son corps avait survécu à la mort de son âme, c’est Julie elle-même qui le lui avait dit. Son corps ne contenait rien, c’était difficile à saisir si on n’était jamais mort soi-même, il était par contre sensible à la vie qui existait en dehors de lui et cette vie lui était pénible. Dans ce vide le mouvement n’existait plus ou si peu : l’amour et la haine, les sentiments de base, avaient été remplacés par deux monolithes, la somnolence et l’agacement. 23 »

18 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

19 Nelly Arcan, Putain, p. 97.

20 Nelly Arcan, Folle, p. 12.

21 Nelly Arcan, Folle, p. 202.

22 Nelly Arcan, Folle, p. 111.

23 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 29.

3. L’incapacité de se projeter dans le futur

L’incapacité à se projeter dans le futur ou d’envisager un avenir autre que sa propre finitude est un trait fondamental des gens dépressifs ou suicidaires. Les personnages d’Arcan semblent habités d’un sentiment d’insouciance qui confine à l’autodestruction.

« Ma tante m’aimait beaucoup malgré nos rendez-vous manqués avec le futur. Elle et moi, on avait le même nez, grand et parfaitement droit, on aimait aussi l’idée que les morts aient suffisamment d’emprise sur la matière pour se venger des vivants. 24 »

« À ce moment, tu avais peut-être déjà perçu chez moi le problème de connexion avec mon propre futur qui m’a toujours empêchée d’être efficace en affaires. Que je sois incapable de te dire où étaient passées les centaines de milliers de dollars arrachées à mes années de prostitution te semblait incroyable ; pour toi cette insouciance non dirigée vers autrui procédait de l’autodestruction, c’était également une forme extrême de cynisme face au capitalisme, c’était du sabotage, c’était un acte de dévaluation du système. 25 »

« Avant de m’emmener à la salle d’opération, on m’a posé des questions, on voulait savoir si j’étais consciente de mon choix. J’ai répondu que pour certaines personnes comme moi, la question du choix à faire ne se posait pas parce qu’elles étaient tout simplement guidées par la voix du néant et, en guise de réponse, on a gardé le silence. 26 »

« On m’a laissée entendre qu’entre le corps et l’âme, il y avait une sorte de décalage dû au choc provoqué par les interventions du monde extérieur et, que dans ce cas précis, c’était l’utérus qui comprenait trois jours trop tard qu’il n’y avait plus rien à nourrir, qui baissait les bras pour tout laisser tomber. On m’a dit qu’en tenant à la vie le corps n’allait pas toujours dans le même sens que nous. 27 »

« Un jour mon grand-père m’a dit que, dans la vie, ce que l’on redoute le plus est déjà arrivé, il m’a dit beaucoup de choses de ce genre parce qu’il voulait mon bien et que vouloir mon bien voulait surtout dire me préparer au pire. 28 »

« Léon, mon oncle, m’a souvent dit qu’il existait des gens comme ça, qui n’étaient pas faits pour la vie, pour qui la vie était une erreur. Que Dieu, ou peu importe la Cause de la vie, le Bing Bang ou autres Démarreurs, enfin les Responsables du pire bad move de l’histoire de l’univers, celui du choix de l’être et non du néant, faisait naître des hommes non viables, des êtres humains qui auraient mérité de rester dans les limbes. D’aussi loin que je me souvienne, il m’a toujours été interdit d’intégrer le monde à cause de ce mur indépassable derrière lequel il semblait sourire à tous les autres ou, du moins, s’en faire désirer. 29 »

« Un autre exemple : je n’avais aucun désir de plaire à mes professeurs. La notion de récompense dans la reconnaissance d’un talent proclamé à haute voix ne me faisait rien, seule l’idée de punition aurait pu me faire bouger, et encore. L’action principale de ma vie a été de fuir. À toutes jambes. 30 »

« Seuls ses yeux verts étaient remarquables, comme ceux de ma mère. Mais son apparence n’avait pas d’importance. Son corps n’avait pas d’importance. Tout ce qui est voué à la déchéance n’a pas d’importance. À la limite, rien n’a d’importance, sauf les fossiles et l’extraordinaire longévité des astres. 31 »

24 Nelly Arcan, Folle, p. 16.

25 Nelly Arcan, Folle, p. 50.

26 Nelly Arcan, Folle, p. 71.

27 Nelly Arcan, Folle, p. 75.

28 Nelly Arcan, Folle, p. 133.

29 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 73.

30 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 118.

31 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 118.

4. Une écriture tragique

Il est toujours risqué « de relire l’œuvre de quelqu’un en sachant qu’il s’est suicidé. De tout relire, à la lumière de cette noirceur, de ce tunnel, de cette souffrance qui n’est pas arrivée à trouver une porte de sortie vers la vie 32  », écrit Danielle Laurin. On le fait quand même abondamment dans le cas de Nelly Arcan.

On oublie qu’elle affirmait, en 2004 : « Quand j’écris sur le suicide, il s’agit d’un horizon. Non pas d’un passage à l’acte 33 . » Et qu’elle insistait toujours pour qu’on s’intéresse à ses romans en soi plutôt qu’à leur rapport avec le réel. Certes, elle a tout de même posé le geste ultime et s’est enlevé la vie en septembre 2009. Est-il possible aujourd’hui de lire ou relire les romans de Nelly Arcan sans y chercher des signes de son malaise, sans essayer de trouver des signes avant-coureurs et des indices de ce triste destin ?

« [d]ans tous les livres que j’ai écrits, il y a cette mort qui attend au bout de l’histoire. Quelqu’un doit mourir et cette mort est toujours annoncée dès la première page. C’est l’horizon de la mort qui donne souffle à l’écriture. […] Je sens la mort comme une récompense, une « mission » à accomplir, une façon de nettoyer le monde d’une obligation de vivre qui vient avec lui. Exister est un état imposé de l’extérieur et apparemment ça me préoccupe beaucoup. Dans tous mes livres, la vie est posée comme inévitable, c’est un problème auquel remédier. 34 »

La fin des personnages, leur mort est annoncé d’emblée ou elle est le résultat d’un sort qui, renouvelant la logique de la tragédie grecque, s’abat sur les personnages.

« La mort, même celle par suicide, vient toujours encercler la vie d’un sens. La mort ne survient pas absurdement, elle est l’aboutissement logique du pacte suicidaire ou du destin ; la mort qu’on appelle, ou celle qui surprend, suit toujours un plan. 35 »

Ainsi, dans Putain et Folle, la fatalité est annoncée d’entrée de jeu par la narratrice, alors que dans À ciel ouvert, elle s’abat sur le personnage de Charles.

« Le jour de mes quinze ans, j’ai pris la décision de me tuer le jour de mes trente ans, peut-être après tout que cette décision s’est posée en travers de ses cartes non armées contre l’autodétermination des gens. 36 »

« D’avoir prévu ma mort depuis l’âge de quinze ans ne m’a protégée de rien cet hiver-là ; j’étais comme mon grand-père qui est mort à cent un ans dans des grimaces de défi lancé au monde invisible qui voulait s’en emparer. 37 »

« Quand on s’est rencontrés la première fois à Nova j’allais avoir vingt-neuf ans sur le coup de minuit. Le problème entre nous était de mon côté, c’était la date de mon suicide fixée le jour de mes trente ans. 38 »

« [E]n ce qui te concerne, je me tuerai pour te donner raison, pour me plier à ta supériorité, je me tuerai aussi pour te faire taire et imposer le respect. Personne ne peut s’en prendre à une morte parce que les morts coupent le souffle, devant eux, on marche sur des œufs. Sur un mur de mon appartement j’ai planté un énorme clou pour me pendre.. Pour me prendre, je mélangerai de l’alcool et des calmants et pour être certaine de ne pas m’endormir avant de me pendre, je me saoulerai debout sur une chaise, je me saoulerai la corde au cou jusqu’à la perte de conscience. Quand la mort viendra, je ne veux pas être là. 39 »

« « Ça n’a pas toujours été comme ça. Je n’ai pas toujours pensé comme ça. Vouloir mourir ce n’est pas naturel tout de suite, ce n’est pas donné tout de suite à la naissance. Vouloir mourir dépend de la vie qu’on a menée. C’est une chose qui se développe et qui arrive quand on est mangé par son propre reflet dans le miroir. Se suicider, c’est refuser de se cannibaliser d’avantage. 40 »

« Ma vie est un espace pour conter mes malheurs au monde ou souffrir seule. 41 »

« Quand je n’étais pas devant la télé, je me branlais. Pendant des semaines, je me suis branlée pour toi sur le Net et ce n’était pas seulement par ennui, c’était pour faire la paix avec toi et du même coup avec la foule de mes anciens clients, c’était pour réintégrer le genre humain avant de m’en défaire pour de bon. Avant de mourir, il valait mieux en finir avec ma rancœur de pute de peur qu’elle ne prolonge ma vie inutilement dans un esprit de vengeance, à force de vouloir faire payer les autres et d’accumuler les raisons de les faire payer, on peut vivre très longtemps. Mon grand-père qui en voulait à tout le monde et qui annonçait tous les jours de sa vie la fin du monde, est mort l’an dernier à l’âge de cent un ans ; c’est terrible de penser que le désir de voir le monde périr avec lui l’a fait vivre si vieux. 42 »

Dans Paradis, clef en main enfin, l’idée de la mort guidait la conduite d’Antoinette depuis son plus jeune âge, et c’est seulement après avoir succombé à son appel qu’elle peut, tel le phénix, renaître de ses cendres.

« Moi, je n’ai jamais eu peur de la mort, du moins en dehors de brefs moments où l’idée révoltante de devoir continuer à vivre au-delà de ma propre vie, par je ne sais quelle magie noire de l’univers, par je ne sais quelle sorcellerie cosmique, me terrorisait. Ne pas avoir peur de mourir, c’est louche. C’est ce qu’on dit. 43 »

« J’ai voulu mourir souvent dans ma vie. Mais pour mourir, il faut attendre la maladie, ou l’accident, il faut attendre de s’endormir de fatigue à force d’être vieux ou encore il faut se prendre en charge et se tuer. J’ai essayé plusieurs fois. Ça n’a jamais marché. Mon corps s’est toujours dérobé à ma volonté et à mes plans. Il me glissait entre les doigts au dernier moment, comme si on était deux personnes différentes. Comme si mon corps avait des desseins propres, une vision autonome de la vie, en dehors de la mienne. 44 »

« J’ai fait une première tentative de suicide à l’âge de quatorze ans, quatre ans après la tragi-comédie du chandail fluo. On a appelé ça un appel au secours. Un cri d’alarme. On a cru, et c’était peut-être vrai, que je ne voulais pas mourir. Qui sait ? Je ne sais toujours pas, encore aujourd’hui, si c’est possible pour quelqu’un de vouloir uniquement mourir, dans la vie, si c’est possible de n’avoir que ça comme but dans l’existence, disparaître à jamais et périr pour de bon. Pour de vrai. 45 »

« La mort, j’y ai toujours pensé, d’aussi loin que je me souvienne. Il me semble. Il me semble que j’y pensais déjà à quatre, cinq, six ans. C’est flou. La mort était dans ma tête, la mort venait sous forme d’images qui me hantaient, qui punissaient ma mère ; je la voyais elle-même dans cette mort imaginée où elle pleurait devant ma tombe. Je ne savais pas, enfant, comment procéder, et il n’est pas sûr, dans toutes ces suppositions, alors que je ne faisais que naître au monde, que j’aie vraiment désiré mourir. 46 »

On observe dans Paradis, clef en main une sorte de transfert ; en effet, c’est au moment où Antoinette apprend que sa mère est condamnée qu’elle se rend compte qu’elle éprouve de la tristesse pour elle et que, paradoxalement, elle reprend goût à la vie.

« Aujourd’hui, ma mère est malade, je le sais. Je ne sais pas de quoi, de quelle maladie grave, je ne sais pas de quelle mort imminente elle va mourir. 47 »

« Ma mère va bientôt mourir et moi, j’ai enfin envie de vivre. C’est un cadeau que je lui fais. C’est classique, et c’est bête. Ma dette n’est pas honorée, pas encore, je dois continuer à parler, à raconter. Il ne reste pas grand-chose à dire, de toute façon. 48 »

Dans La Robe, un de ses textes les plus autobiographiques, Arcan fait une confession sur son écriture : « Ma vie est un espace pour conter mes malheurs au monde ou souffrir seule. »

« Je m’observe car je fais aussi partie de ma foule portable et je pense : comme je suis belle, comme ces yeux seraient beaux sur un écran. Je projette mes petites misères au cinéma et quand j’y parviens, à dédoubler mes misères et à les grossir en spectacle, ma douleur s’en va. Le temps de la représentation, un sens est donné à ma vie. Et quand c’est le théâtre qui s’en va, la solitude où je suis de tous oubliée reprend ses droits, vide le monde de tout le monde et la douleur revient. Ma vie est un espace pour conter mes malheurs au monde ou souffrir seule. Pour m’écraser au milieu de ma foule comme un avion en pleine ville ou m’éteindre dans l’anonymat de mon salon, devant la télévision. »

« La mort que j’attends depuis des années mettra fin à l’alternative du théâtre, même si pour l’instant la mort est aussi, comme la robe de chambre, c’est forcé, c’est écrit d’avance, parfaitement conséquent, un théâtre où se joue mon agonie. C’est en témoin de mon enterrement que je me dis adieu, que je me livre un dernier hommage. 49 »

32 Danielle Laurin, « Nelly Arcan 1973-2009 – Ni putain ni folle, juste brisée », Le Devoir, 26 septembre 2009.

33 Odile Tremblay, Nelly Arcan, La belle et le dragon, Le Devoir, 28 août 2004.

34 Mélikah Abdelmoumen, « Liberté, féminité, fatalité », cyberentretien avec Nelly Arcan, Spirale, no 215, 2007, p. 34-37.

35 Idem.

36 Nelly Arcan, Folle, p. 13.

37 Nelly Arcan, Folle, p. 126.

38 Nelly Arcan, Folle, p. 13.

39 Nelly Arcan, Folle, p. 144.

40 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

41 Idem.

42 Nelly Arcan, Folle, p. 89.

43 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 137.

44 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 141.

45 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 142.

46 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 149.

47 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 164.

48 Nelly Arcan, Paradis, clef en main, p. 189.

49 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

5. La saleté, la destruction, la mort

La saleté et est un des thèmes de prédilection de l’auteure ; on pense en premier lieu aux descriptions du corps de la prostituée, quotidiennement emprunté et souillé par des inconnus. Le corps ainsi souillé est conséquemment abandonné par sa propriétaire, quitté, tel un cadavre dont l’âme s’est envolée.

« J’ai l’impression que quelque chose a été sali. Mais en saleté, je m’y connais, c’est un de mes thèmes de prédilection, et je suis également consciente de l’avoir cherchée. 50 »

« Dans l’histoire de cette narratrice, la saleté et la mort sont intimement liées au sexe. Baiser pour elle, est surtout un acte de destruction. C’est peut-être ce qui détonne par rapport à ce qu’on dit habituellement sur la sexualité. Et ce n’est pas une question de maladie, mais de sacrifice. 51 »

Au-delà du suicide sans cesse évoqué, une scène en particulier traite plus particulièrement du thème de la mort : c’est celle qui suit l’avortement de la narratrice de Folle, une scène dans laquelle, pour exorciser sa douleur, elle raconte s’être adonnée à des jeux mordibes avec les restes de son fœtus.

« Quand les restes sont arrivés, je me suis agenouillée en remontant ma robe de chambre sur mes hanches. J’ai placé sous moi un pot en verre pendant plus de deux heures pour tout récolter. De ma vie, je n’avais jamais tenu autant à un déchet. La dernière fois que j’avais eu ce genre de comportement, ce devait être pendant mon enfance, quand j’avais conservé pendant des mois au fond d’un congélateur un oiseau trouvé mort dans la cour de mon école primaire. Je me souviens que ma mère avait fini par le trouver et qu’avec l’oiseau couvert du blanc du frimas, elle avait jeté la totalité du contenu du congélateur pour ensuite me prévenir qu’on avait tort de s’attendrir sur les oiseaux, puisqu’ils étaient vecteurs de microbes ; ma mère se méfiait des belles choses, pour elle la beauté était un écran de fumée derrière lequel se trouvait toujours un opportuniste ou, pire, un prédateur. D’ailleurs, quand elle t’a vu pour la première fois, elle a eu un mouvement de recul devant ta beauté qui bousculait les gens partout où tu allais, à cause de ça elle ne t’a jamais porté dans son cœur. 52 »

« Si j’avais été un peu plus folle, je l’aurais mangée. Ce soir-là j’ai compris beaucoup de choses, par exemple que l’âme n’existait pas et que les hommes se racontaient beaucoup d’histoires pour rester debout devant la mort. Avant on payait d’avance pour sa place au paradis, alors qu’aujourd’hui, on prévoit sa congélation pour ensuite attendre le jour de sa résurrection. 53 »

« Venant de toi, l’âme du bébé aurait fait plier la matière du monde et m’aurait fait entendre ta voix. J’ai fait ce soir-là comme les petits enfants devant leurs gâteaux d’anniversaire, je m’en suis mis plein les mains et avec mes doigts, j’ai fait des petits dessins sur la planche, j’ai fait des tic tac toe, j’ai joué au pendu. Si mon grand-père m’avait vue, il en serait mort une deuxième fois. 54 »

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50 Papier pressé, le bulletin du livre francophone d’Amérique, 17 janvier 2002.

51 Idem.

52 Nelly Arcan, Folle, p. 78.

53 Nelly Arcan, Folle, p. 81.

54 Nelly Arcan, Folle, p. 81.



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