Le sexe

« Le désir qui ne connaît de réalité que lui-même… »

Nelly Arcan, Putain

1. Du tabou à l’obsession collective

Les textes de Nelly Arcan racontent le malaise de notre société face à la sexualité. Selon elle, des années 1950 aux années 1980 seulement, le sexe est passé de tabou à obsession collective. D’un refus du plaisir prôné par la morale religieuse, notre société est entrée, au tournant de la Révolution tranquille, dans une ère hédoniste ; l’horizon du désir semble aujourd’hui illimité. Que s’est-il passé ? Dans À ciel ouvert, Nelly donne un élément de réponse :

« — C’est l’effondrement de la morale, ou de la religion, d’une autorité qui transcende la durée du sentiment amoureux, non ? La disparition de toutes les valeurs pouvant supplanter celle du désir sexuel  ? 1 »

Conséquence de cette libération des mœurs, nous sommes aujourd’hui emportés dans un ras de marée de sexualité : le sexe se vend comme un produit de consommation courant.

« Le sexe n’est plus un tabou, mais une obsession collective. La société de consommation exige qu’on ne se prive de rien, pas d’avantage de l’orgasme que du reste. 2 »

« Toutes ces images avaient un élément commun : le sexe. Le sexe était central dans sa vie et dans la vie en général, c’était son fil rouge qui tenait ensemble toutes les vies autour. C’était une erreur de dire qu’à la naissance on sortait d’un sexe parce qu’en fait on y restait pris. C’était une erreur de dire que dans la vie tout ne partait du sexe que pour mieux y revenir parce que la vie ne s’éloignait jamais vraiment du sexe, la vie n’allait jamais ailleurs que dans le sexe, la vie restait prisonnière du sexe du début à la fin, même celle des enfants. Le sexe était le seul lieu de la vie, et ce, dès le berceau. 3 »

Paradoxalement, Nelly Arcan ne souscrit pas dans ses livres à cette sexualisation croissante ; elle semble plutôt condamner cette logique, soutenant qu’une surexposition de la sexualité et une sur-sexualisation des comportements génère des conflits intérieurs, notamment sur le plan de l’image de soi chez les femmes et de la gestion du désir chez les hommes.

Le refus du sexe et de la sexualisation des conduites se matérialise dans une écriture volontairement « castrante » et « débandante », selon les termes de l’auteure. En effet, le style d’Arcan est tout sauf érotique ; au contraire, il est très dur, voire hostile. L’auteure montre plutôt les tares, les perversions et les vices des désirs humains, et les rapports d’aliénation qu’ils engendrent souvent. C’est une écriture de la misère sexuelle.

« J’aime plutôt montrer ce qu’il ne veut pas voir. Jamais je ne vais accepter de générer par mon écriture le plaisir sexuel. C’est vraiment important pour moi parce qu’on baigne là-dedans constamment. 4 »

Par ailleurs, comme Arcan le rappelait souvent, écrire sur le sexe a pour effet de le déconstruire et de désérostiser. En ce sens, son travail littéraire va à l’encontre de la logique hédoniste occidentale, qui carbure au sexe, le montre et en parle en continu ; c’est une « écriture qui remet en question […] et qui « confronte les gens. 5 »

« Dans tout le discours sur la sexualité, il y a plusieurs niveaux. Il y a un niveau épidermique, ce qui me choque pour des raisons personnelles, de névrose personnelles. [..] il y a un niveau littéraire. Quand j’écris des livres, ce n’est pas une démonstration, ce n’est pas une explication, ce n’est pas un sens univoque. 6 »

1 Nelly Arcan, À ciel ouvert, Paris, Seuil, « Points », 2010 [2007 pour la première édition], p. 73.

2 La belle et le dragon, Odile Tremblay, Le Devoir, 28 août 2004.

3 Nelly Arcan, À ciel ouvert, p. 179.

4 Nelly Arcan : L’amour au temps du collagène, La Presse, 26 août 2007.

5 Nelly Arcan, Les francs-tireurs, entrevue avec Richard Martineau, Télé Québec, 29 septembre 2009

6 Idem

2. Marchandisation de la sexualité

Les deux premiers livres de Nelly Arcan, Putain et Folle, parlent expressément de la prostitution. Putain traite de cette pratique dans le quotidien, de la manière dont elle use physiquement et psychologiquement. Folle se situe après que l’auteure a arrêté de se prostituer, mais traite néanmoins du fait que cette pratique vous stigmatise socialement à long terme. La prostitution, argue l’auteure, repose sur l’idée d’une consommation débridée et désengagée, le client consommant sans responsabilité, sans engagement, sans empathie ni projection dans l’autre.

Au-delà de la seule prostitution, il semble que ce soit l’acte marchand comme intermédiaire du rapport sexuel qui choque l’auteure, comme dans la pornographie par exemple. Nelly Arcan, qui oppose à la doxa une vision morale du sujet, ne considère pas la sexualité comme un geste anodin, une partie de l’existence comme une autre qui pourrait être soumise aux lois du marché. Elle y voit plutôt une rivale, une ennemie, qui altère, sinon rend impossibles, ses relations avec les hommes.

2.1 La prostitution

Dans Putain, Nelly Arcan décrit le quotidien de Cynthia, une escorte de luxe qui se prostitue dans un appartement des beaux quartiers anglophones de Montréal. Les premières pages du livre décrivent la facilité avec laquelle la jeune fille, qui d’abord l’observe à travers les fenêtres de son université (qui donne sur les bars de danseuses nues), entre dans ce monde interlope.

« Il a été facile de me prostituer, car j’ai toujours su que j’appartenais à d’autres, à une communauté qui se chargerait de me trouver un nom, de réguler les entrées et les sorties, de me donner un maître qui me dirait ce que je devais faire et comment, ce que je devais dire et taire, j’ai toujours su être la plus petite, la plus bandante. 7 »

La prostitution, c’est donc un monde à part, construit autour d’une « communauté » de gens différents et habitant des hétérotopies au sens que donne à ce terme Michel Foucault, soit des espaces absolument autres 8. C’est la face négative, occulte et inavouable de la sexualité. Toutefois, Nelly Arcan souligne que cette pratique est souvent apparente dans les rapports entre hommes et femmes, et que les fondements de la prostitution s’installent bien souvent dans l’ambiguïté des rapports de force et de domination ; entre serveuses et clients par exemple.

« À ce moment, je travaillais déjà dans un bar comme serveuse, il y avait déjà les putains d’un côté et les clients de l’autre, des clients qui m’offraient un peu plus de pourboire qu’il ne m’en fallait et qui m’obligeaient à leur accorder un peu plus d’attention qu’il ne leur en fallait, une ambiguïté s’est installée tout doucement, naturellement, ils ont joué de moi et moi d’eux plusieurs mois avant de me résoudre à aller vers ce à quoi je me sentais si fort poussée. 9 »

Nelly Arcan définit la prostituée comme une femme qui n’est motivée que par le besoin de provoquer le désir masculin ; en cela, elle entre dans la catégorie des schtroumpfettes, ces femmes qui n’ont comme but que de séduire et de plaire.

« [Être] putain, ce n’est pas seulement vendre son corps, c’est être dans la soumission à la séduction, au désir de l’autre. Ça englobe toute la vie, toute la personnalité. 10 »

La prostituée, explique encore Arcan est avant tout un corps, elle n’est peut-être même que cela. Elle représente en cela le stade ultime de l’aliénation féminine.

« [I]l ne faut pas oublier que c’est le corps qui fait la femme, la putain en témoigne, elle prend le flambeau de toutes celles qui sont trop vieilles, trop moches, elle met son corps à la place de celles qui n’arrivent plus à combler l’exigence des hommes, bander sur du toujours plus ferme, du toujours plus jeune. 11 »

« [L]a prostituée, c’est celle qui se donne à tout le monde, c’est une tentatrice. Elle fait peur, c’est pour ça qu’il y a un discours de honte autour d’elle et qu’elle est associée au déchet. Lorsque le client est avec une prostituée, il la couvre de compliments, veut lui plaire et lui faire plaisir, mais lorsqu’il la croise dans la vraie vie, il la méprise. 12 »

Ce don de soi et de sa personne, les efforts permanents pour contenter le client ne se traduisent jamais par une quelconque gratitude. Le métier de prostituée est caractérisé par l’inattention, l’absence de toute considération pour autrui et l’hypocrisie.

« Et que pensent mes clients de tout ça, de ma mère et de leur femme, de moi et de leur fille, du fait que meurt leur femme et qu’ils baisent leur fille, eh bien que pensez-vous qu’ils en pensent, rien du tout j’en ai peur car ils ont trop de réunions à présider en dehors desquelles ils ne songent qu’à bander, et lorsqu’ils me confient d’un air triste qu’ils ne voudraient pas que leur fille fasse un tel métier, qu’au grand jamais ils ne voudraient qu’elle soit putain, parce qu’il n’y a pas de quoi être fier pourraient-ils dire s’ils ne se taisaient pas toujours à ce moment, il faudrait leur arracher les yeux, leur briser les os comme on pourrait briser les miens d’un moment à l’autre, mais qui croyez-vous que je sois, je suis la fille d’un père comme n’importe quel père, et que faites-vous ici dans cette chambre à me jeter du sperme au visage alors que vous ne voudriez pas que votre fille en reçoive à son tour, alors que devant elle vous parlez votre sale discours d’homme d’affaires, de vacances de Noël à Cuba et de toujours nouveaux programmes informatiques, que faites-vous ici alors que vous redoutez qu’elle suce à la file toutes les queues de tous les pères de tous les pays, et d’abord qui vous dit qu’elle n’est est pas une elle-même de putain car il y en a tant […]. 13 »

La prostituée est donc un corps, une femme soumise réduite à son physique et à ce que ce dernier peut offrir au client. Cette réduction au corps généralement constitutive de l’identité féminine atteint un tel paroxysme dans le métier de prostituée, une telle inhumanité, qu’elle confine à la déshumanisation. La totale absence de soin, de reconnaissance et d’empathie de la part de la société et des clients pousse la prostituée à s’abandonner elle-même, à se désincarner : être putain, explique Arcan, c’est « interpelle[r] la vie du côté de la mort. 14 »

« Une pute c’est une femme dans l’apparat mais pas ailleurs, une femme exprès pour la porcherie, licenciée, congédiée ou exonérée, selon le point de vue, de la vie conjugale. Une pute, c’est un déshabillé et rien d’autre, une tenue excommuniée de tout ce qui n’est pas son corps : amour, amitié, mariage, enfantement. C’est le contraire de la compagne, même si on prétend l’inverse dans le mot escorte. Rien n’est escorté dans ce monde, tout est distance et froideur. Un corps dans le déshabillé de la désincarnation. Dans les froufrous de la désintégration. Pâleur, contenant vide. 15 »

« Je ne parle jamais de Cynthia car il n’y a rien à en dire mais je lui ai pris son nom comme nom de putain et ce n’est pas pour rien, chaque fois qu’un client me nomme, c’est elle qu’il rappelle d’entre les mortes. 16 »

7 Nelly Arcan, Putain, Paris, Seuil, « Points », 2002 [2001 pour la première édition], p. 14.

8 Conférence de 1967 « Des espaces autres » Michel Foucault, Dits et écrits (1984), T IV, « Des espaces autres », n° 360, pp. 752 - 762, Gallimard, Nrf, Paris, 1994 ; (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49.

9 Nelly Arcan, Putain, p. 15.

10 Entrevue accordée au Elle Québec, septembre 2004.

11 Nelly Arcan, Putain, p. 48-49.

12 Le Papier pressé, le bulletin du livre francophone d’Amérique, 24 janvier 2002.

13 Nelly Arcan, Putain, p. 108.

14 Nelly Arcan, Putain, p. 187.

15 Nelly Arcan, La Robe [inédit].

16 Nelly Arcan, Putain, p. 12.

2.2 La pornographie

Nelly Arcan traite plus particulièrement du thème de la pornographie dans Folle, à travers la relation pathologique que le copain de la narratrice entretient avec des images provenant d’Internet.

« Pendant un temps, tu as voulu prendre les choses en main en m’initiant à la porno. Tu m’assurais que devant ton écran, il y avait de la place pour deux. Tu n’avais pas ma manie de penser au quotidien des filles qu’on voyait, pour toi les images n’existaient pas vraiment, elles n’avaient pas l’épaisseur de la vie. 17 »

Nelly Arcan condamne cette consommation d’images stéréotypées et de fantasme pour plusieurs raisons. D’abord, de façon très personnelle, elle observe la compétition permanente que la pornographie force les femmes à lui livrer. La pornographie est une rivale. Dans Folle, la sexualité de la narratrice est ainsi empoisonnée par la consommation de pornographie de son amant ; elle souffre énormément de cette comparaison.

« Assis côte à côte on a vu beaucoup de photos. Pendant le temps de mon initiation, j’ai eu du mal à me regarder dans le miroir parce que mon visage me choquait, par rapport à Jasmine, j’avais un âge avancé, j’avais l’âge des ridicules et des premiers cheveux blancs. 18 »

« Tout le monde, disais-tu encore, connaissait la vertu du sexe à renforcer le couple, à quoi je répondais que de nos jours, le sexe ne se pratiquait plus à deux. Je te répondais qu’à proximité du charme des Girls Nextdoor entassées dans ton ordinateur, j’avais l’impression d’interrompre un numéro qui se passait de moi et qu’il me fallait donc en sortir sur la pointe des pieds, d’ailleurs je me souviens que bien souvent, vers la fin de notre histoire, je quittais ton appartement le soir de peur de me sentir de trop. 19 »

Pour Arcan, la pornographie incite à une sexualité narcissique d’où l’autre est exclu. La mise à distance de l’autre n’est pas que physique, elle est aussi morale. Elle fait naître l’illusion qu’il n’y a pas de conséquence à l’acte sexuel et fait oublier toute considération morale pour les femmes qui se livrent réellement à ce commerce.

Plus généralement, la pornographie parasite les rapports entre hommes et femmes à l’échelle de la société. La pornographie nie l’acte de communication qui est au fondement de la relation à l’autre et à la source de toute humanité.

« Je considère la pornographie comme une rivale et c’est quelque chose qui parasite mes rapports avec les hommes. 20 »

« De toute façon, tout le monde sait que notre époque est de communication et que la communication veut dire la chance pour tous de se branler sur le Net dans la nouveauté, dans le dernier cri du primitif et devant ce qui nous chante comme des orifices sous les aisselles ou des fillettes de dix ans qui se meurent de sucer des queues. 21 »

« Dans le passé beaucoup de clients m’ont dit que j’avais le corps d’une Porn Star, par là on voulait dire que les centaines d’heures d’entraînement physique et les milliers de dollars en chirurgie plastique m’avaient particularisée, ça m’avait en quelque sorte séparée de la nature, désormais mon corps appartenait au domaine de la culture. 22 »

« Dans leur professionnalisme, les trois hommes de Barely Legal n’ont pas essayé de me baiser, ils n’ont tenu compte que des photos à prendre, ils ont eu le réflexe des gynécologues devant la chatte de leurs patientes. Avant de partir ils m’ont payée, de ma vie, je n’avais jamais eu autant d’argent pour si peu ; c’était la première fois que je me vendais. Un an plus tard je me prostituais. 23 »

Arcan déplore finalement l’aspect technologique de la pornographie, qui régit aujourd’hui le monde et guide nos conduites. C’est cette technologie, et notamment Internet, qui, couplée à la logique marchande, rend l’industrie de la pornographie si prolifique et puissante.

« Le monde obéit à la technologie qu’il a lui-même conçue. Le monde est un doigt qui actionne toutes les fonctions imaginables et c’est bien malgré lui qu’il les actionne, car le monde a perdu sa volonté propre. Il rampe pour se mettre à l’abri des coups de pieds de ses machines. Le monde est mû par un commandement venu d’ailleurs, d’en haut, du dieu Bouton et il en est de ce fait disculpé. Le monde se branle sur des filles de treize ans sur le Web parce que les filles de treize ans sont actionnables. Le monde est soumis à la fonction érectile des filles de treize ans et s’en trouve blanchi. Alors le monde continue. Le monde actionne. Le monde rampe devant la fonction, reçoit les coups de pieds tombés du Ciel, du dieu Bouton, il se prend en photo en train de recevoir les coups de pieds, il se filme, il se regarde, il se voit se voir. Il souffre en double. Il commercialise ses larmes, les change en théâtre. Il se vend et s’achète, disperse sa douleur aux quatre vents, comme des cartes postales, des confettis de doléances. Un jour, c’est forcé, la technologie se retourne contre le monde qui lui a fait voir le jour, comme tous les Frankenstein patentés. Il se retourne contre le monde en le faisant se démultiplier, déborder de partout, puis en l’éclatant en morceaux dans son trop-plein de lui-même. 24 »

17 Nelly Arcan, Folle, Paris, Seuil, « Points », 2005 [2004 pour la première édition], p. 99.

18 Nelly Arcan, Folle, p. 101.

19 Nelly Arcan, Folle, p. 98.

20 Nelly Arcan, Les francs-tireurs, entrevue avec Richard Martineau, Télé Québec, 29 septembre 2009

21 Nelly Arcan, Folle, p. 31-32.

22 Nelly Arcan, Folle, p. 94-95.

23 Nelly Arcan, Folle, p. 190-191.

24 Nelly, La Robe [inédit].



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